Ce que Poutine, roi du mensonge, prépare à l’Europe

Je me souviens, enfant, avoir découvert l’existence des trous noirs dans un journal de vulgarisation scientifique pour adultes. J’ai eu peur. L’idée que notre univers allait se faire avaler par ces brèches qui le trouaient me poursuivit jusqu’au moment où je compris que ça se passait très loin de nous et ne nous atteignait pas.

Mais voilà qu’un trou noir a fait une brèche dans notre monde, tout près de nous. Et il a commencé à avaler les maisons, les routes, les voitures, les boeings, les gens et des pays entiers. La Russie et l’Ukraine ont déjà sombré dans ce trou noir. Il est en train d’attirer à lui l’Europe.

Ce trou dans notre univers, c’est l’âme d’un homme solitaire et vieillissant. Ce trou noir, c’est sa peur.

Les images télévisées transmettant la fin de Hussein, Moubarak ou Kadhafi étaient des petits bonjours que le destin lui envoyait de pays exotiques. Les manifestations de protestation d’une centaine de milliers de Moscovites, qui ont gâché à l’imposteur la joie de son investiture, furent le signal que le danger se rapprochait. A la fuite honteuse de Ianoukovitch, une sirène d’alarme s’est mise à hurler: en chassant la clique au pouvoir, les Ukrainiens donnaient un exemple contagieux à la nation sœur. L’instinct de conservation a immédiatement pris le dessus. La recette du salut pour une dictature est universelle: il faut créer un ennemi. Il faut une guerre. Un état de guerre est un élixir de vie pour le régime. La population, dans une extase patriotique, fusionne avec son «chef de la nation», et tous les mécontents peuvent être déclarés «traîtres à la nation».

En un clin d’œil, la télévision russe a troqué son rôle de divertissement et d’abrutissement des foules contre celui d’arme de destruction massive. Les journalistes sont devenus des troupes spéciales essentielles pour le pouvoir, peut-être plus importantes encore que les missiles stratégiques. La nation hypnotisée a intégré dans son cerveau déjà atteint la vision du monde requise: les «ukro-fascistes», poussés par l’Occident, mènent une guerre d’anéantissement contre le «Monde russe».

«Il n’y a pas de soldats russes en Crimée», a-t-il déclaré ce printemps au monde entier, avec un petit sourire forcé. En Occident, personne ne comprenait: comment peut-il mentir si effrontément à la face de son peuple? Mais la population russe ne le prenait pas comme un mensonge: nous, entre nous, on comprend bien ce qu’il en est. Tromper l’ennemi n’est pas un vice, mais une vertu. Avec quelle fierté a-t-il ensuite admis: «Il y avait des soldats russes en Crimée»!

Nous sommes revenus aux temps soviétiques du mensonge absolu. Le pouvoir a renouvelé avec sa population le «Contrat social» sous lequel nous avons vécu pendant des décennies: nous savons que nous mentons et que vous mentez, et continuons à mentir pour survivre. Des générations entières ont grandi sous ce système. Alors, le mensonge ne pouvait pas être considéré comme un vice. Il concentrait en lui une vitalité, une capacité de survie. Pour survivre en prison, un individu doit avoir des qualités particulières, une mentalité particulière. Le pouvoir avait peur de son propre peuple et il mentait. La population participait au mensonge parce qu’elle avait peur du pouvoir. Le mensonge était un moyen d’existence dans une société construite sur la violence et la peur.

Mais la violence et la peur n’expliquent pas à elles seules un mensonge aussi général.

Pourquoi le père d’un parachutiste qui est revenu d’Ukraine sans jambes écrit-il sur Facebook: «Mon fils est un soldat, il exécutait des ordres, et c’est pourquoi quelles que soient les conséquences, il a eu raison, et je suis fier de lui»? Comment admettre que ton fils est parti massacrer un peuple frère et en est revenu estropié non pour avoir défendu sa patrie contre de vrais ennemis, mais à cause d’un petit colonel médiocre et de sa peur panique de perdre le pouvoir, et des ambitions d’une bande de voleurs agglutinés au trône? Comment reconnaître que ton pays, ta patrie est le vrai agresseur, et que le fasciste, c’est ton fils? La patrie est toujours dans le camp du bien. C’est pourquoi quand Poutine ment à son pays les yeux dans les yeux, tout le monde comprend qu’il ment et Poutine le sait, mais il sait aussi que son électorat est d’accord avec son mensonge.

Quand Poutine ment effrontément aux politiciens occidentaux, il observe leur réaction avec un intérêt non dénué de satisfaction, il se délecte de leur désarroi et de leur impuissance. Il veut que Kiev, comme le fils prodigue, revienne à genoux dans l’étreinte paternelle de l’empire. Il est persuadé que l’Europe poussera des cris indignés puis se calmera, laissant l’Ukraine subir le viol fraternel. Il propose à l’Occident de se joindre au Contrat social du mensonge. Il suffirait de dire: Poutine œuvre à la paix, et d’accepter tous les points de son plan de paix.

Les sanctions occidentales contre la Russie sont un timide espoir que les difficultés économiques entraîneront le mécontentement des Russes contre leur régime et les pousseront à protester activement. Cet espoir est vain, hélas. Un célèbre proverbe russe dit: «Frappe les tiens pour que les autres aient peur.» On ne peut pas imaginer Berlin ou Paris émettre une résolution interdisant soudain l’importation de denrées alimentaires. Une déflagration de révolte ferait aussitôt voler le pays en éclats. En Russie, une telle résolution n’a fait qu’augmenter la cote de popularité, déjà au plus haut, du dirigeant. Poutine connaît la différence entre son pouvoir et le pouvoir des démocraties européennes. Les gouvernements démocratiques répondent devant leur électorat de la population et de son avenir; une dictature donne des ordres. Chaque dictateur espère être immortel, et comme c’est impossible, il est prêt à emporter avec lui dans son trou noir tous ceux qu’il méprise. C’est-à-dire tout le monde, les siens comme les autres.

Poutine sait que la ligne rouge qu’il a depuis longtemps laissée derrière lui est infranchissable pour l’Occident. L’Occident n’est pas prêt à faire la guerre. Il est difficile, psychologiquement, de passer d’un état d’après-guerre à un état d’avant-guerre. En Russie, la campagne de terreur menée par les médias a permis aux Russes de faire ce pas. De plus, la Russie est déjà en guerre. Une guerre non déclarée contre l’Occident. Les premiers cercueils portant les corps des soldats russes tués en Ukraine sont arrivés dans les villes russes. L’Europe accuse un retard psychologique, elle se prélasse encore dans une atmosphère détendue d’avant-guerre.

Les Européens ne sont pas préparés à la nouvelle réalité qui les rattrape. Laissez-nous tranquilles! Faites que tout redevienne comme avant: des emplois, du gaz et la paix! On ne livrera pas d’armes à l’Ukraine! On ne va pas commencer un conflit armé à l’ère du nucléaire pour un quelconque Marioupol! Le monde devrait-il sombrer dans la catastrophe parce que l’Ukraine veut rejoindre l’Europe? Les Américains veulent nous fâcher avec les Russes! Tout est de la faute des impérialistes américains et des bureaucrates européens! Pourquoi imposer des sanctions qui se retourneront contre nous? Les Français sont déjà prêts à descendre dans la rue pour protester contre «le diktat américain qui oblige la France à renoncer à livrer des Mistral à la Russie». Moscou défend ses intérêts en Ukraine! Et peut-être que Kiev est bien aux mains des fascistes? Peut-être que le Maïdan a commencé par une révolte populaire, mais qu’une junte fasciste a ensuite pris le pouvoir. Alors pourquoi les soutenir et nous fâcher avec la Russie? Poutine nous propose la paix! Nous voulons la paix!

Le calcul de Poutine est juste: nous avons plus de chances de voir une population occidentale, effrayée par ses difficultés économiques et par la perspective d’une guerre, élire d’autres gouvernements et troquer des ennemis de Poutine contre des politiciens plus accommodants, que les Russes sortir dans la rue pour protester contre le délabrement du pays et l’augmentation des prix.

Poutine a proposé à l’Europe son Contrat social. Chaque nouvelle personne qui adhère à ce contrat permet au trou noir de s’agrandir.

Il faut comprendre que l’Europe d’après-guerre est désormais une Europe d’avant-guerre.

Ecrivain russe né en 1965 à Moscou, qui réside à Zurich depuis 1995. Auteur notamment de «La Suisse russe» (Fayard, 2007) et «Deux heures moins dix» (Ed. Noir sur Blanc, 2012).

Cet article a été traduit du russe par les Editions Noir sur Blanc© Mikhaïl Chichkine, 2014

L’Europe accuse un retard psychologique, elle se prélasse encore dans une atmosphère détendue d’avant-guerre

Nous sommes revenus aux temps soviétiques du mensonge absolu, sous lequel ont grandi des générations entières

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