La coïncidence ne pouvait être plus parlante. Alors que le sommet russo-américain s'annonçait déjà difficile pour deux présidents mis à mal, il se déroule en outre sur fond de sérieuse tourmente financière. Comme pour mieux mettre en relief la vacuité d'un exercice qui a fait tout au plus office de pantalonnade.

D'un côté, une crise économique qui donne, à tort ou à raison, le sentiment de vouloir s'étendre pour de bon. Pour être connu, le mécanisme n'en dégage pas moins un goût persistant d'incompréhensible. Renversant nombre de pays sur son passage, déstabilisant des régions entières, la menace a fini par se faufiler jusqu'à la bourse de Wall Street, comme pour se nicher là où elle serait le plus visible: dans cette sorte d'indicateur de la confiance que l'économie mondiale s'attribue à elle-même.

Depuis qu'il a pris sa source en Thaïlande il y a un peu plus d'un an, le phénomène n'a cessé, en grossissant, de renforcer le sentiment qu'aucun outil international de régulation n'est disponible pour le contrer efficacement. Un sentiment aggravé par le fait que l'instrument tout désigné pour jouer ce rôle, le FMI, a tenté de sauver la Russie à coups de milliards de dollars sans le moindre succès.

Et que, par faute de moyens ou de volonté, ce même FMI semble désormais peu disposé à répéter pareille opération de sauvetage pour tout autre pays jugé de moindre importance.

Or, de l'autre côté, voilà que ce qui apparaît presque comme la caricature d'une mondialisation économique mal digérée coïncide dans le temps avec une autre caricature, encore plus grossière: celle qui a été offerte hier à Moscou, lors d'un sommet qui était censé réunir ce que la planète connaît de plus puissant en matière d'autorité politique. En guise de rencontre des deux Grands, on n'a assisté qu'à celle de deux hommes qui, pour des raisons certes difficilement comparables, n'en sont pas moins devenus tous deux l'ombre bien pâle d'eux-mêmes.

Si, indépendamment de la personne de Bill Clinton, la fonction présidentielle américaine n'apparaît pas encore aussi dévaluée que son équivalent russe, elle n'inspire cependant aujourd'hui guère plus de confiance que le FMI ou que tous les autres organismes financiers internationaux réunis. Ajouté à celui des autorités politiques japonaises, qui donnent l'impression de s'être effondrées sous leur propre poids, ou encore à celui du chancelier allemand, absent pour cause d'élections imminentes, ce double affaiblissement présidentiel a fini de donner hier un étrange sentiment de vide. Loin de répondre par une présence forte et rassurante à ce qui est perçu comme la face la plus menaçante de la mondialisation de l'économie, la politique ne fait ainsi que renforcer une impression d'impuissance mondialement partagée.

Pour parachever le tout, ces incertitudes sont encore aggravées par un autre facteur, sous-jacent depuis quelques jours: en lançant des missiles sur des cibles lointaines présentées comme recelant de très graves risques de terrorisme, ce sont les Etats-Unis eux-mêmes qui ont répandu un sentiment d'inquiétude aussi sourde que planétaire. Autant que celle d'un krach mondial, la menace d'une mondialisation du terrorisme est sans doute largement exagérée. Toutes deux ont pourtant tout loisir de progresser dans l'espace laissé vacant par la politique.

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