Aura lieu, n’aura pas lieu? Après avoir annoncé jeudi l’annulation du sommet prévu avec Kim Jong-un, Donald Trump laissait entendre vendredi qu’il pourrait tout de même se tenir. L’annulation ou tout au moins le report de cette rencontre paraît pourtant à ce stade la seule décision possible pour éviter aux Etats-Unis un krach diplomatique. Le 12 juin prochain à Singapour, le président américain n’avait (ou n’aura) en effet aucune chance d’obtenir ce qu’il claironne vouloir imposer: une dénucléarisation complète, vérifiable et définitive de la Corée du Nord.

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Donald Trump a mis du temps à le comprendre, mais il s’est lui-même mis dans une position intenable en se laissant dicter ces derniers mois l’agenda par son homologue nord-coréen qui n’a aucune intention d’éliminer son arsenal sans contreparties solides en matière de sécurité. Comment le président américain a-t-il pu se convaincre du contraire, lui qui entend ne rien céder sur le plan militaire? Une fois de plus, il a cru pouvoir appliquer sa recette, celle d’un dealer de téléréalité, à coups de bluffs et de flatteries, au monde des relations internationales. Sa position à la tête de la première puissance mondiale lui donne certes un avantage pour forcer le destin. Mais il y a un moment où l’on bute sur des rapports de force incontournables, en l’occurrence le contrepoids chinois.

Pas de retour en arrière

C’est en fait l’entourage de Donald Trump, son vice-président et les faucons qu’il a nommés aux postes clés de la défense ces dernières semaines, qui ont précipité le déraillement – temporaire? – du sommet de juin. En évoquant un scénario libyen pour la Corée du Nord – c’est-à-dire un désarmement unilatéral suivi d’un changement de régime –, John Bolton puis Mike Pence ont signifié à Kim Jong-un qu’il n’y avait aucun compromis à attendre de la part de Washington. En procédant à des manœuvres militaires avec les Etats-Unis, la Corée du Sud avait de son côté violé l’accord du sommet intercoréen d’avril dont l’un des points stipulait que les deux Etats cessaient toute provocation à partir du mois de mai. La mauvaise humeur nord-coréenne de ces derniers jours répondait à ces provocations.

Si Donald Trump ne devait pas se montrer plus réaliste, la Chine l’y forcera

Cela signifie-t-il que l’on revient au statu quo ante, avec une spirale de menaces entre Washington et Pyongyang? Pas forcément. Car au-delà du théâtre offert par le président des Etats-Unis – j’y vais ou j’y vais pas – qui déstabilise jusqu’à ses plus proches conseillers, plusieurs développements nouveaux ces derniers mois changent fondamentalement la donne.

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Le premier d’entre eux est la mise en suspens par la Corée du Nord de son programme nucléaire pour se concentrer sur le développement économique. Cette décision stratégique est actée depuis novembre dernier, au lendemain de son sixième essai nucléaire. Est-ce l’effet des sanctions internationales dont Donald Trump s’accorde le mérite? Peut-être ont-elles accéléré la décision nord-coréenne, mais il s’agit d’abord d’un choix souverain.

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Se donner du temps

Deuxième nouveauté, le rapprochement intercoréen porté par le président sud-coréen, Moon Jae-in. Il devrait être durable. Vendredi, tant Pyongyang que Séoul annonçaient que leur feuille de route pour un plan de paix restait d’actualité. La prestation de Kim Jong-un, lors du sommet de Panmunjom, et sa maestria face à Donald Trump ont fortement impressionné les Sud-Coréens dont beaucoup le tiennent pour un génie politique avec qui l’on peut discuter.

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Troisième nouveauté, le retour en force de la Chine qui entend bien jouer le rôle d’arbitre et, en dernier ressort, s’assurer le maintien d’un Etat tampon en Corée du Nord. Après avoir été ferme sur les sanctions internationales, Pékin a remis à plat sa relation avec Kim Jong-un pour envisager les termes d’un plan de désescalade militaire, graduel, qui serve ses intérêts.

Engagée sur de nombreux malentendus, l’organisation d’un sommet Kim-Trump demande aujourd’hui plus de temps de préparation pour espérer déboucher sur un succès. La Corée du Nord n’est pas l’Iran, encore moins la Libye. Si Donald Trump ne devait pas se montrer plus réaliste, la Chine l’y forcera.