Dans cette période troublée, l’information est la clé. Tout le monde cherche à avoir les meilleurs renseignements afin de prendre soin de sa propre personne et de ses proches. Dans une telle situation de stress, nous assistons, en tant que média, à une explosion des consultations de notre site web. Depuis le déclenchement de la crise sanitaire en Europe, Letemps.ch enregistre ainsi deux à trois fois plus de consultations par rapport à la semaine précédente, qui battait déjà nos propres records. Idem chez nos confrères. C’est une fantastique prime au journalisme. Bravo à tous! Mais il ne faut pas pour autant se leurrer.

Des organes beaucoup moins regardants sur la qualité de l’information, ceux qui émettent des fake news et autres messages douteux, voire les sites complotistes, affichent eux aussi des audiences record. Depuis que, avec l’avènement des réseaux sociaux, tout le monde peut se transformer en média, toute une série de contenus douteux sont partagés à tout va.

Voilà pour les émetteurs. Du côté des récepteurs, les citoyens placés en confinement sont stressés, leur demande d’info explose. Très souvent, et pour rendre service, ils redistribuent de «bonnes infos», certes un peu cracras, mais qu’ils n’ont vues ni dans Le Temps, ni au TJ. Les jeunes sont souvent pointés du doigt comme les principaux gogos de cet engrenage. Mais les aînés constituent une population beaucoup plus à risque. Parce qu’ils sont par nature plus inquiets et qu’ils connaissent moins bien les codes du web, ils se font régulièrement abuser.

Cette fragilité fait le jeu des hackers, des désaxés, des gens qui ont un agenda de déstabilisation des institutions. Mais aussi de personnalités qui ont réussi dans un domaine et pensent avoir la capacité de s’exprimer avec autorité sur tout, les bien nommés «toutologues». Il y a aussi tous ces acteurs du grand jeu de l’information qui veulent «voir les choses différemment», qui pensent utile de «réinformer» – quand informer suffit déjà à remplir une carrière.

Ces éditorialistes du néant ne font en général rien d’autre que courir après l’audience. Leur étalon n’est pas le bien public mais leur petit audimat personnel. Leur décompte s’avère forcément spectaculaire puisqu’une prise de parole en rupture attire toujours le chaland. Qui soupèse, tâte un peu puis, plus que de raison, aime et partage à foison car les réseaux sociaux privilégient les propagateurs d’informations frelatées. Ce n’est pas pour rien que le terme de viralité s’utilise dans ce contexte.

Le comportement du public évolue aussi. Certains citoyens ont complètement perdu confiance dans les institutions, dont les médias font partie. Ils errent d’une théorie du complot à une autre, en fonction de l’humeur du moment. En ces temps de pandémie, l’un des grands dangers de notre profession serait de devenir complaisants avec nos fantastiques mesures d’audience. Alors que toute une partie de la population accorde déjà davantage d’attention aux sorciers de l’info.

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