La récente tournée de Bill Clinton dans le Sud-Est européen (Turquie, Grèce, Bulgarie, Kosovo) a donné lieu à de réactions diverses. En Grèce, plusieurs journées de manifestations hostiles au président américain, appelé, «le planètarche», ont été enregistrées. Comment expliquer cette situation?

Plus que tout autre pays des Balkans, la Grèce représente et illustre les clivages qui traversent la région. Membre de l'Union européenne, de l'OTAN et de toutes les autres organisations de l'Occident, le pays des Hellènes se dit aussi balkanique, voire oriental. C'est un mélange, pas toujours savant, entre un orientalisme bien tempéré et un occidentalisme d'apparat, entre les pratiques orthodoxes et l'influence des Lumières, entre l'urbanisme chaotique et le traditionalisme paysan, entre une démocratie ouverte aux citoyens et un clientélisme fort, entre l'économie de marché puissante et la para économie florissante.

Pourtant, depuis la fin des autoritarismes (régimes d'exception, junte des colonels) et l'arrimage à l'Europe en construction, la Grèce se veut résolument occidentale, européenne. Presque deux décennies dans les Communautés européennes semblent avoir scellé définitivement le destin néohellénique. Le vent de la mondialisation a aussi passé par là. Le cœur des Grecs bat selon les fluctuations financières et, en attendant l'attachement définitif à l'euro, les poumons du pays se remplissent avec les Paquets Delors, Santer ou Prodi.

Alors, la Grèce a-t-elle définitivement tourné la page de son passé à multiples allégeances? Il est bien difficile de répondre à cette question. En effet, il n'est de loin pas sûr que la Grécité (la Romiosini) peut se résumer à sa dimension occidentalo-européenne. Une culture et un passé différents en témoignent mais aussi plusieurs indices actuels. Les ressentiments du Grec moyen contre la guerre du Kosovo, les destinés et les possibilités balkaniques du pays, la résurgence de l'antiaméricanisme sont quelques éléments qui vont dans ce sens.

Ce sont avant tout les communistes qui prônent la critique envers l'Occident et l'Europe car ce sont eux qui ont tant souffert durant des décennies de la guerre froide. Ils ne sont pas les seuls. L'Église officielle, par la voix de sa plus haute autorité, l'archevêque d'Athènes Christodoulos, clame également très bruyamment son hostilité aux sirènes étrangères: «C'est une honte pour les néohellènes de prendre comme critères ce que veulent les directives de Bruxelles et non pas ce qu'impose la tradition historique de notre région.» Ce même prélat lançait, lors de l'éclatement de la guerre en Yougoslavie, son anathème contre les forces alliées: «Elles évoquent des principes moraux pour légitimer leurs actions immorales!»

Le journaliste Themos Anastasiadis résume ainsi le comportement actuel de ses compatriotes: «Le matin boursiers, le soir manifestants.» Les Grecs descendent dans la rue, souvent derrière la gauche, pour montrer leur «ras-le-bol» de la paix américaine, un peu comme les Français faisaient grève par l'intermédiaire des camionneurs ou des cheminots. Mais ces mêmes Grecs jouent une partie de leurs économies en Bourse, nouveau temple des dieux de l'Olympe.

Dans ces conditions, on n'est que partiellement surpris des affirmations de Samuel Huntington. En effet, cet auteur n'hésite pas à considérer la Grèce comme une «anomalie» car il s'agit d'un «pays non occidental», tout en étant «le berceau de la civilisation classique, une des sources importantes de la civilisation occidentale». C'est un jugement de valeur qui n'engage que son auteur mais qui dit bien haut ce que d'autres pensent tout bas, au sein de l'Union européenne ou de l'OTAN. Cependant, un tel jugement n'est pas convaincant. Il diffuse une perception négative, facilement réversible: pourquoi faut-il assimiler le cas grec à une anomalie, au lieu de le considérer comme une richesse dans le concert des nations européennes?

L'attitude envers les Balkans est très typique des dilemmes qui traversent l'âme grecque. Une solidarité réelle de la population envers les autres peuples de la région s'est construite ces derniers temps. Cette solidarité ne concerne pas seulement les «frères» serbes mais aussi les Albanais ou même les Turcs, lors des tremblements de terre en août et en novembre 1999. Cependant, il convient d'avertir: si la Grèce investit les Balkans, politiquement et économiquement, il ne faut pas croire uniquement à l'angélisme des sentiments. Il y a surtout le partage du «gâteau balkanique», les grandes puissances prenant l'essentiel, les forces régionales cherchant leur part. La loi du profit semble le guide suprême.

Dans le cadre que nous venons de développer une question importante mérite d'être posée: la Grèce, cette Grèce partagée, est-elle prête à relever les défis du XXIe siècle? Notre réponse est que ce pays n'est ni plus ni moins armé que ses partenaires européens face aux inconnues du nouveau millénaire. Pour le cas examiné, la double nature culturelle peut être un fardeau mais peut aussi devenir un atout.

Tout dépendra des relations avec les voisins. Si la Grèce arrive à assurer une ouverture balkanique, en développant simultanément ses liens européens, le pays peut envisager son avenir avec optimisme. Athènes doit tenter de faire, avec le Sud-Est européen, ce que l'Allemagne a fait envers l'Est. Ce défi est un pari, donc incertain.

Dans le contexte balkanique et européen, la Grèce a un rôle pivot à jouer. Son activité au sein du Pacte de stabilité, qui se met en place depuis la fin de la guerre au Kosovo, est très importante. L'effort de placer la ville de Salonique au rang de capitale économique de la région du Sud-Est européen sert à la consommation politique interne, mais ce n'est pas une hypothèse complètement infondée.

Une autre dimension essentielle concerne le dépassement des difficultés avec la Turquie. Concrètement, il s'agit de trouver une solution à la question chypriote. Plus encore, il faudra méditer les possibilités pour réussir l'arrimage de la Turquie en Europe.

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