Dans la voiture qui l’emmène aujourd’hui à Buckingham Palace pour convoquer les élections législatives le 6 mai prochain, Gordon Brown doit être habité par un étrange sentiment. Après des années d’attente à l’ombre de Tony Blair, l’Ecossais a pu réaliser son rêve: siéger au 10 Downing Street pendant trois ans sans même être élu. Devant la reine, le premier ministre britannique devra pourtant se rendre à l’évidence: le Parti travailliste, qui a bénéficié d’une prospérité remarquable durant les années Blair, est perçu désormais comme celui qui a plongé la Grande-Bretagne dans le marasme. Ironie de la situation: en décrétant l’indépendance de la Banque d’Angleterre en qualité de chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown avait permis le miracle économique (et surtout financier) britannique. Maintenant, c’est lui qu’on accuse d’avoir ruiné le pays accablé par 285 milliards de francs de déficit pour 2010, soit 12,8% du PIB – un niveau comparable à celui de la Grèce. Même la Commission européenne s’est permis de remettre Londres à l’ordre.

Il n’est dès lors pas surprenant que le principal enjeu électoral s’articule autour de la capacité du futur gouvernement d’assainir le pays. Stratégiquement, les travaillistes n’ont cependant pas joué la meilleure carte: depuis 2005, ils ont à nouveau fortement lié leur sort aux syndicats qui ont versé au New Labour plus de 68 millions de francs. En agissant ainsi, ils prennent un double risque: celui de manquer d’autonomie pour mener une politique qui sera forcément douloureuse et de perdre l’électorat du centre que le blairisme avait habilement capté.

Après treize ans de pouvoir travailliste, l’effet d’usure est manifeste. L’alternance pourrait être vivifiante. Bien qu’en tête des sondages, les conservateurs peinent toutefois à convaincre. Leur leader, David Cameron, est constamment tiraillé entre le besoin de modernité et la nécessité d’apparaître comme le digne héritier de Margaret Thatcher qui, d’une main de fer, mit fin à la grave crise des années 1970.

Brown ou Cameron? Les électeurs britanniques pourraient ne pas vraiment choisir en forçant le pays à former un gouvernement de coalition avec les libéraux-démocrates. Lors d’un débat télévisé sur Channel 4 entre chanceliers de l’Echiquier «putatifs», leur représentant Vince Cable a montré qu’il avait une vraie vision pour extraire la Grande-Bretagne de l’ornière. Le troisième parti britannique pourrait être le faiseur de roi.