Raison et boniments

Sot métier

Ma gynécologue est une personne formidable que je ne vois malheureusement qu’une fois par année. Comme nous sommes toujours très contentes de nous retrouver, notre rendez-vous annuel sert en général à parler de tout, sauf de ma santé

Ma gynécologue est une personne formidable que je ne vois malheureusement qu’une fois par année. Comme nous sommes toujours très contentes de nous retrouver, notre rendez-vous annuel sert en général à parler de tout, sauf de ma santé. L’autre jour par exemple, cette femme, que je tiens pour une championne du monde de multi-tasking, est parvenue à tenir une diatribe ininterrompue de 30 minutes contre mon épouvantable métier de journaliste, tout en vérifiant que je n’avais pas un cancer du col de l’utérus.

Il faut dire que ma gynécologue avait ce jour-là beaucoup de choses à reprocher à ma corporation. Quelques semaines plus tôt, l’Agence française du médicament avait suspendu la Diane 35, une mesure en réponse à une polémique née dans le sillage de celle sur les pilules de 3e et 4e générations, un cas typique d’exagération journalistique, selon elle. Au moment de ma visite, le sujet avait déjà disparu du paysage médiatique, et nous autres scribouillards étions tous passés à la fabrication d’une nouvelle urgence. Pourtant, ma gynécologue, elle, continuait de voir défiler ses patientes qui, les unes après les autres, venaient changer de contraception. «Et encore, je ne suis pas en première ligne. C’est mon assistante qui récolte le fruit du travail des médias. Elle ne fait plus que ça, répondre aux coups de fil des patientes et de leurs mères qui demandent si elles doivent changer de pilule. Moi je ne reçois que celles qui n’arrivent pas à être calmées par mon assistante.»

Cette dernière, d’ailleurs, fait preuve d’une patience infinie. «L’autre jour, une dame l’appelle en panique pour savoir s’il fallait qu’elle arrête la Diane, alors qu’elle prenait cette pilule depuis vingt ans sans aucun effet secondaire… Apparemment, elle lui convenait parfaitement. Et c’est le cas de la plupart des femmes qui la prennent, quoi qu’en pensent les journalistes.»

Ce que ma gynécologue déteste le plus, c’est cette façon qu’ont les médias de toujours redécouvrir la lune. «Les risques liés à la Diane et aux pilules de 3e et 4e générations sont connus depuis que ces produits sont sur le marché! Les médias créent un climat de panique, mais il n’y a strictement rien de nouveau! Et nous, les gynécologues, nous faisons notre travail depuis toujours, nous évaluons les risques. Mais malheureusement, le risque zéro n’existe pas. C’est ce que je m’applique à expliquer à mes patientes, qu’il n’existe ni de solution simple, ni de solution unique.»

Vous faites un travail plein de nuances et de complexité, lui ai-je dit. «Et vous, c’est tout le contraire», m’a-t-elle répondu. Avant de poursuivre. «Vous savez, je pense qu’il y a deux sortes de métiers. Ceux pour lesquels il faut être vicieux et retors, comme journaliste ou avocat, des métiers où il faut aimer chercher la m… Et il y a les médecins, ou les architectes par exemple, qui cherchent surtout à rendre service. Nous, les médecins, on est des bons toutous, on est des gentils, on essaie de faire tout juste. Franchement, je vous aime bien, mais je ne comprends pas comment vous pouvez faire un métier pareil.»

Ma gynécologue est une personne formidable. Je me réjouis déjà de la revoir l’année prochaine.

Certains métiers demandent d’être vicieux et retors, comme journaliste

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