Ce n'est pas un hasard si les grandes compagnies suisses d'assurances sont les moins embarrassées par les requêtes des organisations juives à leur encontre: contrairement aux banques, contrairement au personnel politique, elles ont professionnellement assimilé le concept de «dédommagement». Elles sont habituées à considérer que tout dommage nécessite une réparation. Combien? Comment? C'est une question qui se discute dans le cadre d'une négociation ou d'un marchandage. L'assuré, en général, a payé d'avance pour sa sécurité ou celle de son bien, mais l'absence d'un contrat d'assurance ne signifie pas que la victime n'ait pas ses droits.

Les familles des victimes de l'attentat de Louxor négocient en ce moment le montant de la réparation que devra payer l'Etat égyptien. Les victimes de catastrophes aériennes réclament un dédommagement aux compagnies d'aviation responsables. Les victimes du sang contaminé, en France, en Suisse et ailleurs, demandent réparation et obtiennent gain de cause. Les éleveurs de bétail ont été compensés quand il leur a fallu emmener à l'abattoir leurs bêtes malades de la vache folle. Aux Etats-Unis, où cette pratique est poussée jusqu'à l'absurde, un passant qui aura glissé sur un trottoir pourra se retourner contre l'ingénieur municipal coupable d'avoir laissé le trottoir glissant. Et des cohortes de jeunes avocats essaient de se faire un nom en démarchant une clientèle potentielle de victimes en tous genres. Dans la vie de tous les jours, l'idée qu'une somme d'argent puisse compenser les conséquences d'un accident, d'une erreur politique ou d'une mauvaise action est considérée comme juste, à quelques excentricités près.

Peut-on en dire autant pour une période de guerre? Le raisonnement qui vaut pour la vie pacifique et civile d'aujourd'hui vaut-il aussi pour ces moments d'exception que sont les guerres? Le fait nouveau, lourd de conséquences politiques, c'est que les victimes pensent que oui. Elles qui ne pipaient pas mot à l'issue des guerres précédentes, quand les Etats signaient entre eux des traités pour soldes de tous comptes, elles estiment maintenant avoir des droits et les revendiquent. On voit ainsi les travailleurs forcés des camps de concentration allemands obtenir de Volkswagen ou des successeurs de IG Farben, qui les employaient, des excuses accompagnées d'un peu d'argent. On entend la Deutsche Bank demander pardon pour avoir trafiqué avec l'or des camps d'extermination. Des Japonais internés aux Etats-Unis après Pearl Harbor exiger des compensations.

Et des juifs refoulés de Suisse vers l'Allemagne, comme la famille Spring, réclamer des «dédommagements». Le prix de la faute commise à leur endroit? Il reste à fixer, avec une disposition d'esprit ouverte et souple, comme dans toute négociation de bonne foi. C'est un prix moral. Son paiement par une Suisse consentante et sûre de ses devoirs honorera la tradition judéo-chrétienne dans laquelle elle prétend s'inscrire et pour laquelle, à l'inverse de l'utopie nazie orgueilleuse de sa capacité de destruction, le souci des victimes est un absolu. Plus que jamais un absolu.

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