opinions

Soucions-nous des secondos musulmans plutôt que de la burqa

Mallory Schneuwly Purdie, docteure en sociologie des religions et cofondatrice du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, estime inutile et hors de propos de bannir le voile intégral

Depuis peu, le débat sur le port de la burqa a détrôné celui sur la construction de minarets. Les partisans d’une interdiction du voile intégral mobilisent différentes argumentations: les uns mettent l’accent sur l’exercice des droits et des devoirs religieux. Faux débat, mais bon prétexte pour contester la visibilité de la religion dans l’espace public.

D’autres parlent d’un signe d’oppression de l’homme sur la femme. Un bon point, mais uniquement en ce qui concerne les droits individuels de la femme et de son égalité vis-à-vis de l’homme. Mais il est inutile d’interdire le port du voile intégral en Suisse pour protéger et défendre les droits des femmes.

Un troisième type d’argumentation s’inspire cette fois de la décision du Tribunal fédéral concernant les dispenses de piscine accordées à de jeunes musulmanes: le droit à l’intégration des musulmanes doit primer sur leur liberté de conscience et de croyance (cf. les propos d’Ulrich Schlüer, Le Temps du 8.05.2010). Une déclaration qui aborde selon moi la vraie question: celle de l’intégration des musulmans dans la société et de l’islam dans le pluralisme religieux en Suisse.

Dans le contexte sécuritaire actuel, la suspicion est de mise et il est évident que le port d’un voile intégral constitue un obstacle à l’intégration. Cela dit, réduire les difficultés d’intégration des populations musulmanes au port du voile intégral de certaines femmes est une mystification qui sert peut-être à détourner l’attention de vrais problèmes de société que rencontre la Suisse, tel que l’intégration des secondos musulmans. Le modèle suisse d’intégration est longtemps passé par le travail. Or, ce modèle laisse aujourd’hui apparaître des failles, étant donné qu’il ne s’agit plus d’intégrer des travailleurs, mais des adolescents et jeunes adultes. Il est connu que de nombreux jeunes issus de l’immigration musulmane connaissent aujourd’hui des difficultés scolaires et qu’ils souffrent de discrimination à l’embauche. De tels aspects devraient, à mon sens, être plus sérieusement pris en compte, car ils peuvent conduire à des formes de délinquance juvénile, voire de criminalité. Tacitement, on attend ainsi désormais que l’école intègre les immigrés. Mais ses moyens sont limités et les écoliers étrangers ne bénéficient souvent pas d’un accompagnement scolaire approprié à la maison.

La réforme visant à une harmonisation du système scolaire suisse en pose les jalons. L’introduction de deux années d’école enfantine obligatoire dès l’âge de 4 ans permettra aux enfants issus de l’immigration de mieux maîtriser une langue nationale avant de débuter l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Ces deux premières années d’école permettront aussi aux parents de se familiariser avec le système scolaire suisse.

Sur le plus long terme, pourquoi ne pas penser des structures parascolaires de devoirs surveillés dans lesquelles les écoliers pourraient bénéficier d’un véritable suivi? Car il est difficile pour des parents ne maîtrisant que peu le français d’aiguiller et épauler leurs enfants judicieusement. La réussite scolaire est la première étape d’une intégration. La formation professionnelle et l’insertion dans le monde du travail en dépendent largement.

Par ailleurs, j’aimerais ajouter que l’intégration n’est pas que le problème des étrangers. Elle concerne aussi les Suisses. En effet, le chômage des jeunes, qu’ils soient d’origine immigrée ou non, favorise l’émergence de la délinquance ou d’une criminalité dont Suisses et étrangers pâtissent. La littérature en criminologie montre que des hommes âgés de 18 à 25 ans ayant un faible niveau de formation et en situation professionnelle précaire sont la tranche de la population la plus encline à commettre des délits.

Si l’on retiendra ici que l’appartenance religieuse n’est pas un facteur déterminant dans la trajectoire infractionnelle, on regrettera que ces caractéristiques désignent néanmoins une partie des secondos musulmans et que l’amalgame devient facile. Dès lors se pose une véritable question de société: doit-on continuer à légiférer sur des signes, certes ostentatoires, de l’islam dans l’espace public? Ou devrions-nous réfléchir à la question des liens entre intégration et dangerosité sociale?

Cessons de parler de burqa, de niqab et plus largement du foulard des musulmanes et parlons ouvertement d’intégration. Le voile intégral exprime la non-intégration, d’accord. Mais il n’est qu’un prétexte pour aborder, sans en parler, les enjeux de l’intégration de l’islam et des musulmans en Suisse. Les crises successives concernant l’islam expriment, à mon sens, des défaillances du modèle suisse d’intégration et contribuent à détourner l’attention du grand public des réelles crises que traverse notre pays tant sur le plan international que national. La sur-médiatisation et la politisation d’enjeux tels que la construction de minarets ou du port du voile intégral ont pour effet d’estomper les problèmes d’intégration des secondos musulmans et occulte un débat de fond sur des questions de société.

Le voile intégral est incompatible avec une intégration en Suisse. Toujours d’accord. Mais l’interdire favorisera-t-il l’apprentissage des langues nationales? L’interdire enrayera-t-il une discrimination à l’embauche? L’interdire contribuera-t-il à la sécurité intérieure du pays? Je ne crois pas. Interdire n’intègre pas. Interdire exclut. Qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou pas, la Suisse est aujourd’hui une société pluriculturelle. Il est temps de cesser de se battre contre cette réalité et de commencer à (re)penser notre multiculturalisme en termes constructifs plutôt qu’en termes de restriction des libertés individuelles. Un constat qui s’applique tant aux populations issues de l’immigration qu’aux Suisses.

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