Revue de presse

Et soudain réapparut Ogi, en saint Adolf du Saint-Gothard

On le croyait définitivement sorti de la scène publique. Erreur: le vieux sage de Kandersteg était en majesté, ces derniers jours, dans tous les médias. Ou presque: il y a une exception

Comme un personnage encore familier. On a dit le «père» des NLFA (Nouvelles lignes ferroviaires alpines). On n’a pas encore osé le «père de la nation». Mais il était frappant de constater, ce mercredi soir, que la RTS a résolument joué, avec l’omniprésence d’Adolf Ogi, la carte de la nostalgie. Au terme de cette journée historique où «la petite Suisse» a couvert «de honte le reste de l’Europe grâce à son professionnalisme» – a-t-on pu lire dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung – l’ex-conseiller fédéral UDC bernois était en effet la vedette des deux émissions de la soirée spéciale vue sur RTS Un, Les Coulisses de l’événement et Infrarouge.

Motto de la soirée: «Adolf Ogi a compris une chose à la fois stupide et basique: la meilleure façon d’achever un tunnel aussi pharaonique est encore de le commencer!» Sans lui, prétendent Les Coulisses, «le chantier du siècle serait encore à l’état de projet dans les cartons de la Confédération». Mais attention, nuance logique, entendue au cours de la soirée: «On inaugure une infrastructure conçue pour un volume de marchandises de 1990», prévient le géographe Pierre Dessemontet, dont on retrouve les mots sur la page Facebook d’Infrarouge.

Ces propos intellectuels une fois digérés, comme le dit «notre» Ogi, si «notre courage nous a quittés, il nous faut de l’enthousiasme». Et l’on peut difficilement dire qu’il n’y en a pas eu, ce mercredi entre Erstfeld et Pollegio. Il n’y a qu’à aller sur Twitter pour s’en convaincre, trier dans le concert de louanges et pointer les propos de et sur «saint Adolf», pieusement retranscrits:

Mais ce n’est pas tout. Celui que le très sceptique grand argentier de la Confédération, Otto Stich, avait eu le culot de qualifier de «moniteur de ski» – on n’a pas pu s’empêcher de penser que cela amusait tout de même Peter Bodenmann, interrogé dans le film documentaire de Raphaël Guillet – n’a pas droit à la sanctification que sur le service public. Des sages comme lui, on les regrette un peu partout, et lui regrette aussi d’avoir loupé le cahier spécial du Temps:

Et tout cela n’est qu’un échantillon… Un échantillon de ce qui a prodigieusement agacé Claude Ansermoz dans 24 heures, le 28 mai dernier. Lequel s’est fendu d’un billet à la rare causticité sur «l’aboutissement du plus grand percement ferroviaire du monde [qui] permet à cet animal politique en hibernation médiatique de ressortir de sa caverne». Pour nous refaire le coup du ramdam de Kandersteg: «Ce formidable courage. Contre ce pingre d’Otto Stich […]. Contre ces ministres européens réfractaires. Comme le Belge Jean-Luc Dehaene, qu’il a fallu emmener sous la croix de l’église de Wassen pour le «toucher au cœur». Puis, comme cela ne suffisait visiblement pas, dans un hélicoptère qui tanguait à dessein pour l’intimider. Morts depuis, les intéressés pourront difficilement confirmer.»

Les détails – quelle roublardise! – on les lit dans Migros Magazine: «Jean-Luc Dehaene […] m’a dit: «Tu pourrais, mais tu ne veux pas.» Je lui ai répondu: «Viens, Jean-Luc, on va prendre le «Zvieri» («les quatre-heures»).» Nous nous sommes donc rendus à Kandersteg en hélicoptère, en passant devant la face nord de l’Eiger. J’avais convenu avec le pilote qu’il devait voler très près de la paroi et faire tanguer un peu son appareil. Ensuite, j’ai desserré discrètement la ceinture de sécurité du ministre belge. Celui-ci m’a alors demandé ce qui se passait. Il avait peur. Je lui ai dit: «Il est vraiment impossible de construire une autoroute ici.» Ce n’était sans doute ni diplomatique ni académique, mais ça s’est avéré efficace, car par la suite Jean-Luc Dehaene s’est montré le défenseur le plus zélé de notre politique des transports. Il fallait que l’Europe revoie sa position.»

«Mes montagnes»…

Dans le quotidien vaudois, on a beaucoup aimé ce «tunnel de palabres», cette ire qui a pourtant aussi déplu. Un internaute a écrit sous l’article: «C’est petit, très petit. Comparez votre modeste carrière avec celle de celui dont vous vous moquez gratuitement.» Cette ire contre celui qui a été gratifié mercredi soir sur la RTS du sceau du «primus inter pares», ce «cabotin avec ses défauts» mais aussi son grand «talent de communicateur». Ce visionnaire pourfendeur des autoroutes, encore auteur de cette nouvelle formule en l’historique 1er juin 2016: «On ne démolit pas les Alpes, mes montagnes, c’est ça qui est important.» [Notez l’usage du pronom possessif.] Puis ces mots conclusifs qui n’appartiennent qu’à lui: «Merci, Bon Dieu, de m’avoir donné la vie dans cette région.»

Et encore merci au «Ogishow» de s’être ainsi étalé dans les médias romands. «Parce qu’on le veut bien. Au nom du fameux principe du «bon client» où le journaliste sait qu’il reviendra de l’interview avec un bon mot ou une belle anecdote, poursuit Ansermoz. Comme celle où le martyr étale ses quatre calculs rénaux. Saint Adolf – son glorieux aïeul l’évêque d’Osnabrück – aidait les lépreux. En guise de ladres, Ogi désigne ces Romands qui n’aiment pas le Gothard. […] Qu’importe finalement que les Valaisans doivent se contenter que d’une seule voie en guise de Lötschberg. Même au pays des tunnels unijambistes, Ogi retombe toujours sur ses pattes.»

Potentiellement culte

En fait, remarque si justement l’Aargauer Zeitung, l’homme a parlé mercredi «comme il parlait lors du lancement des NLFA», «wie eh und je», et les récents entretiens qu’il a donnés ont «un haut potentiel pour devenir cultes» eux aussi, à l’image de son fameux discours de Nouvel An. «Un conseiller fédéral de la plus grande classe», commente d’ailleurs un lecteur. En matière de tunnels et de discours politiques, «l’esprit pionnier de la Suisse demeure», confirme la Limmattaler Zeitung.

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