Il était une fois

Au soir du 22 avril, quand les premiers résultats de l’élection présidentielle française sont tombés, les parleurs attitrés ont comparé chiffres en main l’empathie de chacun des candidats pour le peuple, dont était postulée «la souffrance». A les entendre, l’élection ne se jouait pas sur la volonté du peuple, sa préférence idéologique ou son projet politique mais sur sa souffrance. Qu’il ait à manger et à se loger, satisfait, il votait le statu quo; qu’il ait de la peine à joindre les deux bouts et il votait le changement. Ainsi va la chanson. La France électorale d’aujourd’hui est celle des Misérables, Victor Hugo est son prophète.

Le postulat est discutable, pauvre en substance, mais il est ancien. Oubliés le Progrès, les Lumières, l’Avenir radieux, la Cité idéale ou simplement la Cité bonne: ce sont les tristes réalités de l’endettement et du malheur quotidien qui font la matière du vote, comme la peste ou la famine ou la taille des moissons faisaient la réputation des rois.

Après cinq ans de mandat, Nicolas Sarkozy passe sous l’arc non triomphal du pouvoir d’achat pour admettre que «oui, les Français souffrent». François Hollande ne dit rien d’autre. Et Marine Le Pen en remet des couches. A ce stade, c’est donc un président guérisseur dont la France a besoin, comme ce Louis XIV qu’évoque Montesquieu caché sous le masque du Persan Usbek: «Ce roi est un grand magicien; il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets… Il va jusqu’à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu’il a sur eux.»

Le Moyen Age, tant français qu’anglais, a cru à la capacité des rois de guérir par leur toucher une forme de plaie, l’adénite tuberculeuse, appelée écrouelles ou scrofule. Cette croyance qui amenait des foules auprès du souverain thaumaturge résultait, dit l’historien Marc Bloch*, du caractère sacré de la royauté, lui-même issu de la tradition germanique qui attribuait à certaines familles nobles une semi-divinité, explicative de leur succès à la guerre comme dans les récoltes. Un bon prince pouvait procurer aux hommes une belle progéniture et de belles moissons. Au contraire, si la récolte venait à manquer, on le déposait: il n’avait pas correctement accompli les sacrifices.

Le premier roi français passé pour guérisseur fut Robert le Pieux (972-1031), fils de Hugues Capet, le fondateur de la dynastie qui usurpait la place des Carolingiens. Politiquement fragile, le deuxième Capet cherchait-il à rehausser sa légitimité par une manifestation surnaturelle inédite? Il avait plein soutien des évêques et de Cluny, il émanait de sa personne une force merveilleuse, alors pourquoi pas? «Vraisemblablement on s’efforça à la cour d’attirer les malades et de répandre la renommée des cures opérées», affirme Marc Bloch. Les Capétiens, dès lors, se firent médecins et se spécialisèrent dans une maladie déterminée, les écrouelles, particulièrement propice au miracle puisqu’elle peut disparaître comme elle est venue.

Le «toucher royal» perdura en France jusqu’au sacre de Charles X, en 1825. Le 29 octobre 1722, au lendemain de son sacre, Louis XV touchait encore plus de 2000 scrofuleux à Reims. Au lendemain du sien, Louis XVI en avait 2400 devant lui. Certes, en 1825, Charles X n’en avait plus qu’une centaine, rameutés par la réaction catholique. Ce fut la dernière fois qu’un roi, en Europe, posait sa main sur les écrouelles.

En Angleterre, le «toucher royal» s’était installé sous les princes normands avec l’habile Henri Ier, en 1100. Il s’est implanté durablement avec les Plantagenêts pour durer jusqu’au 27 avril 1714, date de la dernière «guérison» par la reine Anne. Les Hanovre, appelés à régner après elle sur la Grande-Bretagne, ne reprirent pas l’usage car conscients, selon David Hume, qu’il «n’était plus capable d’impressionner la populace et était atteint de ridicule aux yeux de tous les hommes de bon sens.»

Des princes européens, en Italie, en Espagne, en Allemagne, ont peut-être tenté de s’attribuer des pouvoirs guérisseurs, ne serait-ce que parce que leurs sujets allaient montrer leurs écrouelles en France ou en Angleterre. Aucun, cependant, après le XIIIe siècle, n’a pu concurrencer la renommée des guérisons opérées par les Capétiens ou les Plantagenêts. Aucun, dit Bloch, n’a eu assez d’astuce pour concevoir un pareil dessein, ou assez d’audace, d’esprit de suite ou de prestige personnel pour parvenir à l’imposer.» En Allemagne, «les dynasties saxonnes ou souabes tiraient de la couronne impériale trop de grandeur pour jouer au médecin».

Sous les monarchies française et anglaise, et elles seules, le peuple aura cru que «puisque mon roi guérit, il n’est pas un homme comme les autres». Une croyance qui se perpétue dans le dilemme de la démocratie: élu, mon président est-il un homme comme les autres ou au-dessus des autres?»

Une révolution, deux empires et cinq républiques auront sans doute suffi en deux siècles à désacraliser en France les huit siècles de la magie royale. Mais tout se passe comme s’il plaisait encore aux prétendants présidents de poser un regard de bienfaiteur sur les écrouelles de leurs électeurs.

* Les rois thaumaturges, Etude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale en France et en Angleterre, par Marc Bloch, 1924, Gallimard 1983.

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