Revue de presse

Au soulagement des médias africains, la perpétuité a été confirmée pour Hissène Habré

A 74 ans, l’ancien dictateur tchadien a été définitivement condamné jeudi à la prison à vie pour crimes contre l’humanité, à l’issue de son procès en appel devant un tribunal spécial africain à Dakar. La procédure clôt un chapitre sombre pour l’histoire de ses victimes

Hissène Habré, 74 ans, a été définitivement condamné jeudi à la prison à vie pour crimes contre l’humanité, mais acquitté pour viol, un verdict rendu à l’issue de son procès en appel devant un tribunal spécial africain à Dakar. Ce jugement confirme la peine prononcée en première instance en mai 2016 par les Chambres africaines extraordinaires (CAE), créées en vertu d’un accord entre l’Union africaine (UA) et le Sénégal, où l’ex-président tchadien s’était réfugié après avoir été renversé en décembre 1990 par l’actuel président tchadien, Idriss Deby Itno.

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Pour Radio France internationale, c’est un succès: le tribunal spécial a rempli son rôle. Et pour les défenseurs des droits humains, «le travail mené par ce tribunal spécial doit servir d’exemple». Selon le juriste américain de Human Rights Watch (HRW) Reed Brody, qui travaille avec les victimes depuis 1999, «cette condamnation définitive envoie un signal fort aux tyrans à travers le monde, leur rappelant que s’ils commettent des atrocités, ils ne seront jamais hors de portée de leurs victimes»:

Elle démontre aussi qu’un procès intenté par des victimes peut «créer les conditions politiques» pour qu’un dictateur «soit traduit en justice», affirme ce membre de la Commission internationale de juristes, basée à Genève. D’autres dirigeants «qui ont commis des crimes graves pourraient eux aussi faire face à la justice», avertit pour sa part Alioune Seck, membre de la fondation TrustAfrica. Tandis que pour un ancien premier ministre rwandais, le tournant est «historique»:

Une commission d’enquête tchadienne estime le bilan de la répression par le régime Habré, de 1982 à 1990, à quelque 40 000 morts. Son procès était le premier au monde dans lequel un ancien chef d’Etat était traduit devant une juridiction d’un autre pays pour violations présumées des droits humains, et le premier tenu en Afrique en application du principe de compétence universelle. Il s’agissait d'«un procès Afrique-Afrique», comme le dit Sahel Intelligence, qui visait également à répondre aux griefs croissants contre la Cour pénale internationale (CPI), siégeant à La Haye – accusée de ne poursuivre que des dirigeants africains – en montrant que le continent peut les juger lui-même.

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Le procès en appel d’Hissène Habré s’était déroulé en janvier devant une cour présidée par le magistrat malien Wafi Ougadèye, qui a rendu son verdict jeudi. L’audience s’est ouverte peu après 10 heures (locales et GMT), en l’absence de l’accusé. La Cour d’appel «confirme la décision» sur les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de torture, a déclaré le juge. Hissène Habré a en revanche été acquitté de l’accusation de viol, une «infirmation partielle qui n’a aucun effet» sur le verdict, selon le magistrat. Il purgera sa peine au Sénégal ou dans un autre pays de l’UA.

«Impitoyable. Il faut être impitoyable pour les dirigeants africains assassins de leurs peuples» commente Le Temps du Togo. La Cour a donc également ordonné que quelque 82 milliards de FCFA (plus de 135 millions de francs) soient versés à près de 7400 victimes, a affirmé à l’AFP Me Delphine Kemneloum Djiraibé, des parties civiles, «la femme des droits de l’homme», selon le portrait qu’en a fait Jeune Afrique. L’annonce du verdict marque la fin des activités des CAE, comme prévu par leur statut.

Le 30 mai 2016, dix mois après l’ouverture du procès en première instance, Hissène Habré avait été condamné à la perpétuité pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité, tortures et viols par le tribunal spécial puis, le 29 juillet 2016, à payer jusqu’à 20 millions de FCFA (plus de 32 000 francs) par victime. Un fonds d’indemnisation des victimes «a été créé par l’UA» mais il demande à être alimenté, a indiqué à l’AFP Me Jacqueline Moudeina, également des parties civiles.

Durant tout son procès, Hissène Habré a refusé de s’exprimer ou d’être représenté devant une juridiction qu’il a toujours récusée. Il a été défendu par trois avocats commis d’office par le tribunal, qui ont interjeté appel, réclamant une annulation de sa condamnation en dénonçant notamment des erreurs affectant selon eux la validité du verdict. Ce que dément bien évidemment la secrétaire générale de la Francophonie:

Etait-ce parce qu’il «savait que quoi qu’il en soit, il ne pourrait pas se tirer d’affaire qu’il avait choisie, en première instance comme un appel, de se claquemurer» dans ce silence qui, «malheureusement, confine à une sorte de candeur poltronne?» se demande Le Pays burkinabé. «Rien n’est moins sûr. Car par-dessus tout, ce verdict constitue un signal fort envoyé à tous les satrapes du continent qui, parce qu’ils sont au pouvoir, se croient tout permis.» En Gambie, par exemple, Yahya Jammeh peut se sentir «sur la braise», aux yeux du site Beninmondeinfos.com.

Mais selon l’un des avocats d’Habré, Me Mbaye Sène, «aucune démonstration de sa culpabilité n’a été faite». La défense a annoncé qu’elle animerait une conférence de presse vendredi après-midi à Dakar. Alors que la condamnation définitive a été saluée par des plaignants et des défenseurs des droits humains. Elle «clôt un chapitre sombre pour les victimes» de son régime et «marque une étape importante dans la longue et déterminante quête de justice des victimes», a affirmé Amnesty International, qui expriment aujourd’hui leur joie, selon ce journaliste et blogueur sénégalais:

Aujourd’hui, le calvaire des survivants du régime d’Hissène Habré «prend fin avec la condamnation définitive à perpétuité d’un dirigeant autrefois intouchable, redonnant de l’espoir aux victimes partout dans le monde», a déclaré Richard Dicker, responsable du programme Justice internationale HRW. Mais «les réparations, c’est une autre paire de manche», souligne une avocate tchadienne sur le site Pressafrik.com. «La cour a été très explicite, certaines parties civiles qui ne figurent pas dans le jugement doivent se rapprocher du fonds et c’est un travail que nous allons faire», assure-t-elle.

Souleymane Guengueng, président d’une association de victimes «sans qui le procès n’aurait pas eu lieu» selon Le Monde, s’est aussi dit soulagé: «Aujourd’hui, je me sens enfin libre.» «C’est un message que nous envoyons aux dictateurs, à tous les violateurs des droits de l’homme […]: la lutte contre l’impunité a démarré réellement», a dit à l’AFP Me Moudeina. «Cette fois, le point est vraiment final», conclut Le Djely.

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