Opinion

Comment soutenir la presse romande: le modèle Fijou

Face à la crise des médias privés, le cinéaste Frédéric Gonseth et le journaliste Alain Maillard prônent une solution innovante de financement à travers une plateforme associative

Il faut aider le journalisme romand à survivre, empêcher un titre romand comme «Le Temps» de disparaître – ou aider de nouveaux titres à naître, sur les cendres de «L’Hebdo» ou de nouveaux terrains. L’information est un bien public à préserver même si elle n’est plus rentable. Les ventes, les abonnements et la publicité ne suffisent plus, ou bientôt plus, à assurer l’existence de rédactions en mesure d’assurer une information complète et de qualité. Une aide publique accrue est nécessaire, il faut et il est possible de s’assurer qu’elle ne soit pas détournée de ses buts – permettre à des journalistes de bien faire leur travail et d’être publiés dans des organes touchant un large lectorat.

Quels devraient être les critères d’une aide publique directe à des médias imprimés ou en ligne? Peut-on attribuer des subventions pour assurer la parution d’un journal en sachant qu’elles vont surtout contribuer au taux insensé de profit visé par les grands éditeurs qui dominent la presse suisse, et accroître les dividendes de leurs actionnaires? Faudrait-il que la Confédération, les cantons ou des communes réservent leur aide aux titres sans but lucratif?

Plateforme associative romande

Cette question reste ouverte. Un tel critère aurait l’inconvénient d’exclure la plupart des titres ayant aujourd’hui un lectorat important et largement fidèle, et qui sont néanmoins en danger. D’autres critères peuvent porter sur la part des contenus originaux produits par leurs rédactions, sur les prestations spécialisées (correspondants, critiques culturelles, etc.), sur l’exclusion de certaines pratiques menaçant la crédibilité du journalisme (publireportages, sponsoring, etc.). L’essentiel est que cette activité en péril à l’échelle romande puisse survivre et se développer sous de nouvelles formes adaptées à notre temps, quelle que soit la forme du vecteur économique qui réalise la prestation d’intérêt public: association, coopérative, société privée cotée en bourse ou non.

Outre une aide directe à l’impression et à la distribution des journaux, ou proportionnée à la diffusion en ligne, un double mécanisme d’aide indirecte peut être mis en place sans délai. Ceci sans avoir à créer des monstres institutionnels et surtout sans courir le risque d’un contrôle politique sur le contenu éditorial.

Une plateforme associative romande, créée et gérée par les professionnels eux-mêmes en partenariat avec les autorités politiques, la Fijou (Association pour le financement du journalisme), se chargerait de recueillir les fonds. Ceux-ci proviendraient des sources les plus diverses, du crowdfunding aux taxes publicitaires sur les fenêtres étrangères et aux câblo-distributeurs (Swisscom TV, UPC, etc.), en passant par les aides cantonales et celle de l’Organe de répartition romand de la Loterie romande. De tels dispositifs existent à l’échelle romande pour le cinéma et d’autres activités culturelles.

Alternative aux éditeurs privés

La Fijou serait gérée non par l’Etat mais par des professionnels des médias, qui se substitueraient ainsi de fait collectivement aux éditeurs privés devenus incapables de garantir des conditions satisfaisantes d’exercice du métier en Suisse romande. Ces fonds seraient attribués selon des critères à définir: des aides de démarrage à de nouveaux organes, des fonds de soutien à des titres existants indispensables à leur région et menacés de disparition, une aide ciblée sur des contenus journalistiques indépendants et leur publication par un titre romand ou national.

Une telle plateforme est à créer sans délai, même avec peu d’argent au départ, pour éviter l’effet de cassure qui risque de voir de nombreuses compétences journalistiques migrer vers d’autres secteurs et la société romande perdre ainsi un savoir-faire précieux. Ce modèle est une proposition destinée à ouvrir des perspectives, aussi bien dans la profession que pour le monde politique. Des débats sont organisés à ce sujet au Salon du livre, les 28 et 29 avril: toutes les contributions sont les bienvenues.


Extrait adapté d’un article paru dans «Culture en jeu» n° 54, avril 2017

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