J’écoutais il y a quelques jours un ami israélien expliquer devant un auditoire genevois les raisons de son alyah: il voulait pouvoir «être juif du matin au soir» et éprouver son identité dans toute sa profondeur spirituelle. Sur le moment, j’ai éprouvé une vive sympathie pour son manifeste, d’autant plus vive que mon ami œuvre aussi afin que les Palestiniens puissent à leur tour «être Palestiniens du matin au soir».

Mais cette déclaration est équivoque: un tiers des Français viennent de déclarer par les urnes qu’ils souhaitent pouvoir être français du matin au soir, c’est-à-dire sans le dérangement de «l’étranger» sous la forme physique de l’immigration, sous la forme politique de l’Union européenne ou sous la forme culturelle du mariage pour tous. Un tiers des Suisses ont voté en octobre pour le parti de «l’identité nationale» qui se donne aujourd’hui un deuxième siège au Conseil fédéral.

Les deux autres tiers, en France et en Suisse, ne renoncent pas à l’expérience du mélange, à l’assemblage hétéroclite des appartenances qui font les villes mondiales du XXIe siècle, mais ils en ont perdu l’optimisme. Les visions du futur et leur capacité de mobilisation se sont effondrées entraînant celle des programmes politiques. «Quand il y a moins de futur, le souvenir d’hier occupe la place de l’imagination du lendemain», dit l’historien israélien Shlomo Sand dans son dernier essai, «Crépuscule de l’histoire»*.

L’ancrage des symboles

Le «souvenir d’hier» est la machine idéologique la plus puissante à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui, que ce soit en Europe, en Russie ou aux Etats-Unis. Il fonctionne sur les symboles sacrés omniprésents de deux cents ans de solitude nationale enivrante: les mythes, les récits sur l’origine, les monuments, les musées, les programmes d’enseignement scolaire, les noms des rues, les timbres, les films, les clubs de foot, les miss et tous les «made in» propres à identifier nationalement le cenovis, le camembert ou le bretzel. Chacun à sa place, maire de village, artiste, journaliste, architecte, président de parti, etc., s’est fait à sa façon et pour un temps le troubadour de la nation merveilleuse.

Quand celle-ci, débordée par sa propre ambition, ne s’est plus suffi dans ses frontières, les troubadours ne se sont plus entendus sur le futur. Et la perte d’un lendemain prometteur a ébranlé jusqu’aux certitudes du passé, qui a commencé à se percevoir autrement: les Suisses, les Français, les Allemands, ont-ils vraiment été de tout temps français, suisses ou allemands? Ont-ils vocation à rester séparés? Selon quel accommodement pourraient-ils se rapprocher? Question traumatisante qui laisse l’avenir béant mais mobilise le culte du souvenir, épuré, bien sûr, des échecs passés de la nation, ou réinterprété à la convenance.

Vivre sur ses réserves

Fondée, financée, entretenue deux siècles durant par les élites politiques et intellectuelles, maîtresse de la parole et de l’image, la nation fournit une mémoire collective à défaut de fournir les solutions d’un demain. Elle roule sur ses réserves, qui ne sont pas négligeables mais qui produisent des effets de serre. Ses signes, ces fameux «lieux de mémoire» que des historiens ont inventés quand ils n’ont plus su quel sens donner à l’histoire, sont les cimetières de la pensée. Des populations vieillissantes viennent y déposer des chrysanthèmes pour résister au temps, à la jeunesse fracassante d’un monde inconnu qui déboule.

Que suis-je, moi «du matin au soir» dans l’espace s’élargissant de mes origines et de mes croyances? Quel est le nom pour l’arrangement bricolé des épreuves et qui m’ont fabriquée tout au long de mon existence? Où puis-je éprouver mon identité? Le onzième arrondissement de Paris n’est pas sûr: il est attaqué par Daech et par le Front national.

Que veut dire appartenir aujourd’hui, à part tenir?

*Flammarion, octobre 2015

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