Cet après-midi, sous la bruine normande, trois autocars déversent sur le parking une horde de collégiens venus de Versailles à 200 mètres des casemates de Longues-sur-Mer. La Deuxième Guerre mondiale est au programme des classes de troisième françaises. Et donc la visite des plages où les troupes alliées ont débarqué le 6 juin 1944; 80 kilomètres, d'est en ouest: Sword, Juno, Gold, Omaha, Utah Beach. Avec, au sommet de la falaise d'Omaha Beach, le cimetière de Colleville où sont enterrés plus de 10 000 soldats de l'armée des Etats-Unis, et, ailleurs, les restes des batteries allemandes et leurs casemates indestructibles, dont certaines ont conservé leurs canons hors d'usage.

Les élèves de 14-15 ans font l'ascension des bunkers de Longues-sur-Mer en hurlant. Ils envahissent les couloirs des abris souterrains. L'un des canons a reçu un coup au but tiré par un navire de guerre allié; la tôle est trouée et tordue; l'obus a coupé en deux un soldat et laissé son empreinte dans l'acier. Plus loin, à la pointe du Hoc, où les rangers américains ont gravi la falaise à l'aide de cordes, les profonds cratères des bombardements bouleversent encore l'immense surface d'herbe rase où pullulent des lapins. Carine, qui guide les visiteurs sur ce théâtre de guerre depuis 1989, explique: «Au Mémorial de Caen, un historien dit qu'il faut cinquante ans pour qu'un événement devienne histoire.»

Le Mémorial de Caen, un immense musée consacré à la guerre de 1939-1945, aux conflits et à la paix, accueille des centaines de milliers de visiteurs chaque année (478 000 en 2002). A travers les verrières de la dernière salle, on aperçoit quatre poutrelles d'acier rouillé déposées sur une terrasse. L'une d'entre elles porte cette inscription au minium: # 54 (ici, personne n'en connaît la signification). Une grande photo des Twin Towers rappelle les attentats du 11 septembre 2001. Le Mémorial de Caen est le seul endroit au monde, en dehors des Etats-Unis, qui possède des restes du World Trade Center. On y trouve d'autres objets insolites et effrayants: un tank Sherman, une batterie lance-fusées Katioucha, un Mig-21 si grand qu'il a fallu construire le bâtiment autour de lui, des débris de l'avion espion américain U-2 abattu sur Cuba en 1962 à la veille de ce qui aurait pu être une déflagration nucléaire planétaire, une tête de missile atomique français, et une bombe H américaine, sans sa charge, naturellement.

Aujourd'hui, l'actualité bouscule l'histoire. Le 10 février dernier, le New York Post publie une photographie du cimetière de Colleville où sont enterrés plus de 10 000 soldats de l'armée des Etats-Unis et cette question: «Comment les Français osent-ils oublier?» Ici, les violentes attaques de la presse anglo-américaine contre la position française sur la guerre en Irak ont provoqué autant d'émotion que de peine. Sur le grand livre d'or, dans le hall du Mémorial, Céline de Laval a écrit: «Non à la guerre en Irak.» Et Géraldine: «Je tremble pour les enfants irakiens pris en étau entre Bush et Hussein. J'espère que la paix et la fin de la dictature seront victorieuses.»

Au cimetière américain de Colleville, des bouquets fleurissent quelques tombes. «Parfois, explique Carine, il s'agit de bouquets déposés par les familles de soldats le jour de leur anniversaire. Ils passent par Interflora. Mais la plupart du temps, il s'agit de bouquets déposés par des Français. Il existe une association qui s'appelle «Les fleurs de la mémoire». Les membres de cette association s'engagent à fleurir au moins une fois par an une tombe des cimetières militaires américains. Ils s'engagent à passer le flambeau à leurs descendants ou, si c'est impossible, à trouver une autre famille.» Le premier mars, cette association encore jeune annonçait plus de 3300 tombes fleuries. Paul-Alexandre, un enfant, a laissé ce message sur le site Internet des «Fleurs de la mémoire»: «Le mardi 14 mai, au cimetière de Colleville, j'ai déposé un bouquet de fleurs à Roy Gonzales. Ce fut très important pour moi. Je me suis dit: c'est comme si on avait 25 ans et qu'on partait de chez nous pour aller combattre dans un autre pays et y mourir. Je viendrai le 6 juin 2044 pour fêter le centenaire du débarquement.»

Les Français auraient oublié le sacrifice des soldats qui sont tombés? Sur la hauteur, à la périphérie de la ville de Caen détruite à 80% par les bombardements du mois de juin 1944, la façade du Mémorial s'élève comme une falaise déchirée en son milieu par une brèche. D'une extrémité à l'autre, la pierre porte gravée cette inscription: «La douleur m'a brisé/ la fraternité m'a relevé/ de ma blessure a jailli un fleuve de liberté.» Le PC allemand du général Richter, commandement du dispositif anti-débarquement, était établi sur cette colline. Il n'a été pris qu'après plus d'un mois de bataille acharnée, et des dizaines de milliers de morts.

Jacques Belin, le directeur général du Mémorial raconte: «Nous avons vécu les attaques des médias anglo-saxons à propos de l'ingratitude française de manière ambiguë. Parce que la Normandie a un attachement particulier aux Américains. Ils sont venus en 1944, personne ne les a oubliés. Nous-mêmes, au Mémorial, avec le journal Ouest-France et avec Radio France, au lendemain du 11 septembre, nous avons lancé une opération qui s'appelait «Fraternellement», pour permettre aux Français qui voulaient le faire de manifester leur affection, leur amitié, leur compassion à l'égard du peuple américain; nous avons transmis plus de 10 000 messages. Mais nous voyons bien – peut-être parce que nous avons ici une sensibilité particulière – le déferlement de propagande invraisemblable déversé par l'équipe de George W. Bush et même par l'équipe de Tony Blair.»

Il ajoute cette anecdote: «En octobre dernier, nous avons monté un gros colloque intitulé «les Etats-Unis, des alliances à l'empire». Nous avons invité des personnalités américaines qui sont parmi les faucons les plus durs, dont Richard Pearle, le conseiller du président Bush. Il s'est passé quelque chose qui ne s'était jamais passé auparavant au Mémorial, dans cette maison qui a accueilli des centaines d'intervenants. Au terme de l'intervention de Richard Pearle, il n'y a pas eu un seul applaudissement.»

Le cimetière de Colleville surplombe Omaha Beach, surnommée Omaha la sanglante, parce que des milliers de soldats américains y sont morts sous le feu allemand venu des hauteurs qui longent la plage et la rendent vulnérable. Les tirs mal ajustés de la marine alliée et des bombardements imprécis avaient laissé les défenses intactes. C'est ici que le soldat Ryan a sauté d'une barge de débarquement. «On devrait élever une statue à Spielberg, dit Carine. Avant le 50e anniversaire du débarquement, les Américains semblaient ignorer qu'ils avaient des héros inhumés dans la terre normande. Ils ont commencé à venir à partir de 1994. La plupart des vétérans survivants étaient là pour la première fois. Et ensuite, il y a eu le film. On a vu plus d'Américains. Mais la très grande majorité des 2 millions de visiteurs annuels du cimetière sont français.» Jacques Belin précise: «Sur les trois millions de touristes américains qui visitent la France chaque année, seuls 100 000 passent à Colleville.»

La marée descendante découvre lentement la plage dorée d'Omaha. Le 6 juin 1944 au matin, elle était saturée de barbelés, de tétraèdres, d'«asperges de Rommel» (des pieux pointus plantés pour empêcher les parachutages et les atterrissages de transporteurs de troupes), de mines, un piège qu'il a fallu traverser sur des centaines de mètres, sous la mitraille. «Vous voyez pourquoi Spielberg n'a pas pu tourner son film ici», dit Carine. Elle désigne, au pied de la falaise, une maison récente peinte en jaune qui trône sur un monticule. Deux femmes et deux hommes jouent à la pétanque sur le sable. Un berger beauceron court autour d'eux un chapeau dans la gueule. L'air de l'hiver finissant fraîchit. «En été, on fait la visite parmi les baigneurs, dit Carine. Les gens me disent souvent: je ne croyais pas qu'on avait le droit de se baigner sur ces plages. Je leur réponds: ils sont venus pour qu'on ait la possibilité de le faire.»

Un long escalier rejoint le cimetière. Des familles marchent lentement dans les allées – des couples avec deux ou trois enfants, dont presque toujours un adolescent (à cause des programmes scolaires). Ils tentent de lire les noms sur les croix de marbre blanc. Sous un grand péristyle néo-classique, des cartes monumentales décrivent la reconquête de l'Europe. Sur l'une d'entre elles, de larges flèches rouges indiquent l'avance des troupes alliées, de la Normandie vers Berlin, un fleuve impétueux, irrésistible, victorieux. A l'est de Berlin, dans une marge étroite, des flèches chétives indiquent l'assaut des troupes soviétiques. Le monument a été inauguré en 1956, en pleine guerre froide.

Charlène a 15 ans. «A l'école, on n'apprend pas ça, dit-elle. Le programme concerne toute la guerre mondiale. On ne sait presque rien du débarquement. J'avais vu Il faut sauver le soldat Ryan, et Le jour le plus long. Mais, ici, c'est plus fort que les films. Plus émouvant. On est sur les lieux, on sent mieux ce qui s'est passé.» Et elle ajoute: «Par moments, j'ai pensé à l'Irak. Je me suis dit que c'était bête de refaire une guerre, quand il n'y a pas de grande raison.»

Les Normands n'ont pas compris les accusations dont ils sont l'objet. «Je suis née dans la région, près de Sword Beach et d'un cimetière du Commonwealth, dit Carine. Pour nous, c'est une histoire de famille. Quand j'ai déposé des fleurs sur les tombes la première fois, je n'étais pas plus haute que ça. En 1984, pour les cérémonies du 40e anniversaire, je faisais déjà l'interprète avec les vétérans et les forces militaires. Quand j'ai commencé à travailler comme guide au Mémorial, j'avais uniquement des Français. Surtout des retraités. Pour eux, c'était un pèlerinage. Lorsque les journaux américains ont publié ces photos des cimetières, cela nous a fait très mal. Puis on a fait la part des choses. On a parlé avec beaucoup d'Américains, et l'on s'est rendu compte qu'ils ne partageaient pas ce point de vue. J'en ai même rencontré quelques-uns qui étaient pour la guerre en Irak, mais aucun n'avait de sentiment anti-français. Et surtout, aucun ne faisait le lien avec la dernière guerre mondiale.»

Mike accompagne un groupe d'étudiants américains; ils suivent un stage d'un semestre en Europe. Ils visitent le Mémorial. Ils iront ensuite sur les plages. «Je ne pense pas qu'ils soient étonnés ou choqués par l'attitude de la France, dit Mike. Mais, ce ne sont pas des Américains typiques. Ils ont fait le choix de venir six mois ou une année en Europe. Ils ont souvent des attaches avec la France. Ils parlent le français.» Un de leurs professeurs s'approche, la cinquantaine, barbe poivre et sel. «Bien sûr, on parle de la guerre en Irak, un petit peu. Voyez-vous, je suis contre cette guerre, je suis plutôt d'accord avec Chirac. Et mes élèves comprennent plutôt la France. Mais ce n'est pas le plus important.»

Au fait, qu'est-ce qui est le plus important? Un homme, accompagné de ses trois enfants (l'aîné est en troisième) achète des billets à la caisse du Mémorial. «Non, on n'est pas du tout venu ici en pensant à l'Irak aujourd'hui, dit-il, péremptoire. Ce sont deux choses. C'est tout à fait différent. Les Américains de 1944 et Bush, aucun rapport!» Il se tourne vers son épouse: «Et toi, tu es venue pourquoi?» Elle: «Parce qu'on n'était jamais venu.» Lui: «Tu as pensé à l'Irak?» Elle: «Pas du tout.»

Au magasin-librairie-souvenirs, une jeune femme réapprovisionne les rayons. Elle apporte une pile de brochures sur la guerre du Golfe éditées par le Mémorial. «Cette brochure coûte deux euros, elle se vend bien. Mais, ajoute-t-elle, on vend surtout des petits drapeaux.» Quels drapeaux? «Français et américains.» Lequel se vend le mieux? «Ni l'un, ni l'autre. Les gens partent tous avec les deux.»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.