Le renoncement officiel de l’UDC à un référendum contre la loi d’application de l’article 121a introduit dans la constitution par le vote de février 2014 résulte d’un calcul raisonnable: elle le perdrait. Pour extravagant qu’il soit, le bricolage législatif du parlement en décembre satisfait une palette si étendue d’intérêts économiques qu’à le contrer, c’est l’UDC elle-même qui passerait pour antipatriotique. «On avait le couteau sous la gorge», expliquait récemment le député libéral-radical Christian Lüscher lors d’un colloque sur le Brexit organisé au Châble par les Amis de Verbier. «S’il n’y avait pas eu d’accord en décembre, c’est la participation de la Suisse à Horizon 2020 qui sautait le 1er janvier. Quand vous êtes au Parlement en face du double devoir de respecter la volonté populaire et de défendre l’avenir économique du pays, vous êtes obligé de trouver des solutions originales», affirmait-il.

Horizon 2020, c’est un pactole: 82,3 milliards d’euros distribués dans les Etats membres de l’UE ou associés sous forme de projets de recherches dans les sciences dures, les sciences humaines et l’innovation technique.

Mais c’est plus beaucoup plus qu’un pactole: l’affirmation du principe de coopération entre chercheurs et inventeurs de 42 pays, ceux de l’UE et de 14 autres, dont la Suisse et Israël.

On a gagné 220 millions

Lors du précédent programme européen de recherche, qui couvrait la période 2007-2013, la Suisse, associée pour la première fois à part entière, avait bénéficié de 2,5 milliards d’euros, soit 4,2% du total, répartis entre les EPF, les universités, les HES et les entreprises, dont 321 millions aux PME. En 2013, le retour financier net de cette coopération n’était pas mirobolant: 220 millions de francs, (2,26 milliards de contribution fédérale, 2,48 milliards reçus). Mais les retombées globales pour le dynamisme intellectuel, scientifique et économique du pays sont telles qu’elles ont mérité de la part du parlement fédéral un traitement moyennement souverain d’une décision souveraine du peuple.

La Suisse, dépendante de l’extérieur pour ses approvisionnements

Heureusement, la souveraineté, comme le caoutchouc, est une matière élastique. La Suisse la manie avec un talent historique jamais en reste. Entièrement dépendante de l’extérieur pour ses approvisionnements et ses marchés, elle pousse jusqu’au maximum la défense de ses conditions, au nom de ce qu’elle est et veut rester, et s’arrête au dernier moment, ou même recule, quand preuve est faite qu’elle ne peut obtenir tout ce que le collectif national désirerait idéalement. Une ultime intuition des limites lui fait alors supporter le sacrifice de souveraineté.

La Suisse s’adapte, comme toujours

La loi d’application de l’article 121a sur l’immigration suit ainsi le parcours classique de toutes les affaires qui mettent la Suisse en opposition politique à ses partenaires économiques: c’est d’abord un non indigné aux exigences des autres, suivi de bouderie et de menaces, suivies de tractations résignées, suivies d’un arrangement, suivi d’une forme d’oubli de ce qu’on a perdu parce qu’il faut bien que la vie continue. Qui se souviendra dans vingt ans de ce qu’était l’intouchable secret bancaire? Depuis la première offensive de l’administration Reagan, décidée à traquer l’argent de la drogue, jusqu’à sa mise à l’encan par l’OCDE, tous les épisodes de ce grand drame national ont vu la Suisse passer de la rigidité à la souplesse dans un rapport de force qui lui était systématiquement défavorable. Elle s’est donc adaptée. Comme toujours. C’est la force qu’elle tire de sa faiblesse.

Mollira bien qui mollira le dernier

Le dossier européen reproduit constamment ce cheminement. L’accès au grand marché en est l’unique et absolue perspective, apte à attendrir les postures les plus guindées. Micheline Calmy-Rey prédisait patriotiquement au colloque du Châble qu’après le Brexit, le moment était venu pour l’Union de ramollir l’impératif de libre circulation, qu’elle jugeait dogmatique. Elle en appelait à plus de tolérance. Mais mollira bien qui mollira le dernier.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.