Opinions

Le spectacle doit-il continuer? Par Laurent Wolf

Il y a quelques semaines, la jolie sprinteuse française Christine Arron déclarait, alors qu'on lui demandait quels étaient ses objectifs sur 100 mètres cette saison: «Je n'espère pas battre le record du monde parce que je pense qu'il n'est pas humainement possible de le battre. 10''70 c'est un temps encore concevable, même 10''65. Mais, au-dessous de 10''50, ce n'est pas possible pour une femme.» Que voulait dire Christine Arron puisqu'elle sait que l'Américaine Florence Griffith-Joyner détient le record avec 10''49?

Et 3850 kilomètres en vingt et un jours de course à une moyenne de 40 km/h, est-ce possible pour un être humain? C'est la distance que vont parcourir les coureurs du Tour de France. Si le Tour fascine depuis 1903, c'est précisément en raison des exploits «surhumains» des coureurs. Les stars du vélo se «soignent». C'est l'expression consacrée dans les pelotons pour parler des aides chimiques qui permettent de mieux récupérer, de mieux s'oxygéner, de mieux se muscler, bref de mieux courir.

Notre indulgence pour le dopage – car nous oublions son existence devant le spectacle sportif – vient du fait que chacun d'entre nous passe une grande partie de son existence à se soigner sans qu'aucune maladie ne mette réellement sa santé en danger: tranquillisants pour une réunion difficile, Viagra pour un désir mal vécu, somnifère pour s'endormir, caféine pour le travail du matin et ainsi de suite. Les bienfaits de ces substances se mesurent aux gratifications qu'elles permettent d'obtenir et aux risques qu'elles font courir. C'est vrai dans le sport et dans la vie courante.

Or, ce qui vient de se passer au Tour de France est sans précédent. Le soigneur de l'équipe Festina a été arrêté parce qu'il transportait des produits interdits par la loi française – et non parce qu'ils étaient inscrits sur les listes de produits considérés comme dopants par une quelconque fédération. La procédure qui est en cours est une procédure judiciaire ordinaire. Elle échappe donc désormais au pouvoir des organisations sportives. La question qui est posée n'est plus celle de l'équité – qui veut que les compétiteurs soient au départ sur un pied d'égalité et donc utilisent ou n'utilisent pas les mêmes produits pour se «soigner» – mais celle des règles communes admises dans la société.

A quel moment le spectacle des risques encourus par les athlètes – aussi bien à cause des produits chimiques qu'ils ingèrent que des situations extrêmes qu'ils affrontent – rendra-t-il le spectacle insupportable? Seule la défiance générale à l'égard de performances obtenues à l'aide de substances dangereuses pourrait décourager les sportifs et surtout ceux qui investissent des sommes fabuleuses dans les compétitions. L'affaire du Tour de France nous oblige à nous interroger sur ce qui est humainement tolérable et sur le prix que les athlètes doivent payer pour que le spectacle continue.

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