Evidemment, un débat à onze candidats animé par deux journalistes, ce n’est pas facile. Le résultat a donc été à la hauteur de la difficulté: décevant. Ce n’est pas le professionnalisme de Ruth Elkrief ou de Laurence Ferrari qui est en cause, car elles sont parvenues, non sans mal, à imposer la seule chose qui semblait avoir de l’importance ce soir-là: le temps de parole équilibré des protagonistes. Les petits candidats ne se sont d’ailleurs pas privés de revendiquer leurs minutes de retard lorsqu’ils étaient rappelés à l’ordre, ce qui leur permit de tourner en boucle des thèses souvent caricaturales, oscillant entre un extrémisme désuet et le plus pur populisme, leurs solutions faisant fi de toute faisabilité politique et tout réalisme économique. Leur présence ne présentait donc aucun intérêt pour la formation de l’opinion, même si l’un ou l’autre, par leur typicité ou leur culot, ont pu amuser la galerie sur le dos du «grand capital» et de la classe politique.

Malgré la règle de l’équité démocratique avant un scrutin présidentiel, des voix autorisées critiquaient l’idée d’inviter les «petits» candidats. Selon Hervé Gattegno, directeur de la rédaction du «Journal du Dimanche»: «Avec onze candidats, dont un complotiste, deux trotskistes et celui qui veut coloniser la planète Mars, ce n’est plus un débat, c’est un jeu télévisé. Au mieux «Questions pour un champion», au pire «Le Maillon faible!» Après avoir visionné l’émission de mardi soir, qui peut donner tort à ce propos iconoclaste?»

Seule la confrontation est instructive

Bien sûr, six millions de téléspectateurs, c’est considérable et prouve que les Français sont friands du spectacle, trop rare, des débats politiques que leur offre la présidentielle. Mais l’émission n’est jamais allée au fond des choses et ne leur aura donc rien appris de nouveau ni d’utile. Au contraire, il en est résulté une confusion plus grande due à l’apport tonitruant de voix inconnues jusque-là et dont les chances sont minimes, et en raison de la superficialité des propos tenus par les candidats crédibles, coincés dans les minutes/secondes de leurs interventions. Plus d’un s’est d’ailleurs plaint de ne pas pouvoir développer utilement son argumentation. A dire vrai, durant de longs moments, ils s’ennuyaient ferme sous le regard des caméras indiscrètes: trois heures et demie de présence pour environ 18 minutes de parole, on peut les comprendre!

La seule question qui méritait d’être posée à la fin de cet exercice, c’était sa raison d’être. Tout le monde sait qu’il n’est pas de bon débat à onze, ce pourquoi, malgré son nom, l’émission était organisée plutôt comme un tour de table. Or, seule la confrontation est instructive, qui permet de révéler les lacunes ou les difficultés de mise en œuvre des projets, contrairement à ce plateau où des énormités ont pu être dites sans que personne vienne les contredire. Des face-à-face, plus courts et opposant deux candidats pour discuter pied à pied la faisabilité de leurs programmes auraient été moins spectaculaires mais beaucoup plus utiles, tout en préservant l’équité démocratique.

Moule à châtrer la pensée

Mais les chaînes veulent avant tout organiser du spectacle, même si cela nuit à la politique. C’est à se demander si le populisme, que l’on définit comme une simplification outrancière des problèmes complexes, n’est pas encouragé par la manie télévisuelle de faire court. En effet, dans le laps de temps concédé lors des débats, il est impossible d’argumenter. Le seul moyen de convaincre est alors d’être réducteur, sachant qu’une synthèse trop abstraite serait peu accessible aux téléspectateurs. On a ainsi habitué les hommes et les femmes politiques à entrer dans un moule qui châtre leur pensée et qui, surtout, attente à leur crédibilité.

Mardi soir, alignés comme de bons élèves, les papables sérieux auront été pris à partie, raillés ou accusés par leurs concurrents sans que la possibilité d’une réaction argumentée leur soit accordée par les journalistes attachées à leur sablier. Nul doute que leur stature présidentielle en aura été altérée.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.