Adolf Hitler a probablement vu son premier match de football pendant les Jeux olympiques de Berlin en 1936. Il avait d'abord eu l'intention d'aller voir l'aviron à Gronau mais Albert Forster, le commandant nazi de Dantzig, l'avait persuadé de venir plutôt voir l'Allemagne écraser la petite Norvège. Joseph Goebbels, qui assistait au match avec Hitler, écrivit: «Le Führer est très excité, je peux moi-même à peine me contenir. Une véritable hystérie collective. La foule est démontée. Une bataille unique. Le jeu comme suggestion de masse.»

Mais à la grande honte de Forster, l'Allemagne perdit 2-0. «Pas complètement mérité», nota Goebbels. Hitler ne vit jamais d'autre match de football. Ce ne fut qu'après son époque que l'équipe d'Allemagne devint un emblème de la nation allemande. L'équipe actuelle est une plaisanterie nationale et pourtant, tandis que le pays se prépare à accueillir la Coupe du monde, le football contribue toujours à définir l'image de l'Allemagne.

Le football a pris son essor en Allemagne grâce à la Première Guerre mondiale. Les troupes du front occidental jouaient pour se délasser et, après l'armistice, elles ramenèrent le jeu avec elles. Mais l'équipe allemande de football a longtemps été médiocre, et ce même lorsque Sepp Herberger est devenu Reichstrainer de l'équipe nationale avec une croix gammée sur son survêtement. Il allait occuper le poste pendant vingt-sept ans, et pratiquement inventer le football allemand, mais la Coupe du monde de 1938 en France, sa première, fut un désastre. «Soixante millions d'Allemands joueront à Paris!» avait claironné le quotidien nazi Völkischer Beobachter. Après la rapide défaite des Allemands contre la Suisse, Zurich Sport ironisa: «Ainsi 60millions d'Allemands ont joué. Quant à nous, 11footballeurs nous ont suffi.»

Cela résumait la malchance des nazis avec le football. Ils ne s'habituèrent jamais à l'incertitude de ce jeu. Après une nouvelle défaite devant la Suisse le jour de l'anniversaire de Hitler en 1941, Goebbels écrivit: «Décidément pas d'échanges sportifs lorsque le résultat est pour le moins imprévisible.» Pendant la guerre, l'équipe d'Allemagne continua pourtant à disputer des matches internationaux. Albert Sing, qui a joué les huit derniers matches de l'Allemagne en temps de guerre entre avril et novembre 1942, se souvient de la pression. C'était moins parce que les nazis exigeaient la victoire, m'a raconté Sing lorsque je suis allé le voir dans le village suisse où il a pris sa retraite, que parce que les joueurs savaient ce qui se passerait s'ils jouaient mal et étaient exclus de l'équipe. «Vous alliez au front», m'a-t-il expliqué en riant. Et quiconque était envoyé sur le front oriental en 1942 avait toutes les chances d'y périr.

Finalement, les joueurs furent envoyés au front après avoir battu la Slovaquie 5-2. Ce fut en partie pour calmer les mères qui avaient perdu leurs fils et demandaient pourquoi d'autres se la coulaient douce en jouant au football. «Un mois après la dissolution de l'équipe, deux joueurs étaient morts, Urban et Klingler», se souvient Sing. Klingler avait marqué trois buts contre la Slovaquie.

Le football fut une déception pour les nazis, mais il ne leur parut jamais très important, explique Wolfram Pyta, professeur d'histoire à l'Université de Stuttgart, dans un magnifique essai sur le football allemand. L'idée que se faisaient les nazis de la nation allemande tournait autour des soldats. C'était eux les héros nationaux, les footballeurs comptaient à peine, relève Pyta.

L'ex-secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger a passé son enfance à Nuremberg et, à l'instar de nombreux garçons allemands dans les années 1930, il est devenu un dingue de football, même si selon un de ses contemporains c'était un piètre joueur. Dans un fameux article sur le football et la politique qu'il écrivit juste avant la Coupe du monde de 1986, Kissinger explique que le football allemand est entré dans la période d'après-guerre sans un héritage clair. Il n'avait jamais particulièrement brillé et l'équipe nationale pas davantage.

Cela changea un dimanche de juillet 1954 lorsque l'Allemagne de l'Ouest battit la Hongrie à Berne et remporta la Coupe du monde. Le capitaine de l'équipe allemande, Fritz Walter, était un ancien parachutiste et l'entraîneur, Herberger, n'arborait plus la croix gammée. Le match ressembla à un film bien avant que Le Miracle de Berne ne devînt un phénoménal succès en Allemagne en 2003. Les Hongrois, invaincus depuis des années, menaient 2-0 après seulement huit minutes, mais les Allemands remontèrent durant les dix suivantes et marquèrent le but de la victoire à six minutes de la fin. A l'époque il n'y avait que 40000 téléviseurs en Allemagne, des dizaines de millions de personnes, des deux côtés du Mur, écoutèrent donc le match à la radio. Nombre d'entre elles n'avaient jamais entendu un match auparavant. Les dernières exclamations du commentateur Herbert Zimmermann - «Aus! (terminé!) Aus! Aus! Aus! Le match est fini, l'Allemagne est championne du monde!» - sont entrées dans la mémoire collective nationale.

Un fils de pasteur âgé de 11ans, Friedrich Christian Delius, écouta le match ce jour-là. Plus tard il écrivit un roman intitulé Le Dimanche où je suis devenu champion du monde. «J'éprouve encore un sentiment personnel, indicible, de victoire, explique Delius, et je ne suis pas le seul. Pour nous les enfants, la victoire était une libération, peut-être parce que nos pères, qui avaient survécu à la guerre, pouvaient finalement se permettre de sembler plus détendus et heureux.»

Tout Allemand d'un certain âge a une anecdote à raconter sur ce jour-là. Lorsque j'ai demandé à Bernd Hölzenbein si le fait d'avoir joué avec l'équipe d'Allemagne victorieuse de la Coupe du monde en 1974 avait été l'apogée de sa vie, il a répondu: «Petit garçon, j'ai vu comme tout le monde la finale de 1954 sur le seul téléviseur dans un rayon d'au moins 10 kilomètres. Ces joueurs étaient mes idoles. J'ai dévoré les livres de Fritz Walter. 1954 a été un symbole de la résurrection allemande. 1974 était moins important.»

Sans doute le match de Berne a-t-il acquis une signification idéalisée à force d'être raconté, particulièrement dans les années 1990 lorsque les Allemands ont commencé à déterrer les morceaux les plus heureux de leur histoire récente, mais quelque chose de capital s'est passé ce jour-là. «Wir sind wieder wer» (Nous sommes à nouveau quelqu'un) est la phrase associée à cet événement. Les Allemands de l'après-guerre pouvaient enfin être fiers de l'Allemagne. Mais comment l'équipe nationale avait-elle pu venir de presque nulle part et captiver la nation? Selon Wolfram Pyta, c'est parce que le pays avait perdu tous les autres symboles nationaux. Il s'était débarrassé du drapeau, de l'hymne, du militarisme et des héros du passé. L'Allemagne était le premier Etat-nation sans nationalisme public, jusqu'à ce fameux dimanche à Berne. Pyta va jusqu'à désigner ce match comme «le mythe fondateur» de la République fédérale.

La victoire devint une danse maladroite entre la nouvelle et la vieille Allemagne. Partout dans le pays, lorsque l'hymne national était joué pour célébrer la victoire, les foules chantaient les mots interdits, «Deutschland, Deutschland über alles.» La radio bavaroise interrompit sa couverture en direct de la célébration de la victoire de l'équipe dans une cave à bière de Munich après que le président de la Fédération allemande de football avait commencé un panégyrique du Führerprinzip (l'idée nazie du commandement). Et pourtant une nouvelle forme de nationalisme allemand naquit ce jour-là. Les Allemands pouvaient maintenant se réunir, de façon plus tranquille et modeste en accord avec l'après-guerre, autour de leur équipe de football. En plus du «D» représentant leur pays, c'était le seul symbole national auquel ils avaient droit.

Les nombreux artistes qui se sont intéressés à l'Allemagne d'après-guerre se sont naturellement penchés sur le match de Berne. Le subversif réalisateur Rainer Werner Fassbinder l'a utilisé dans la sublime scène finale du Mariage de Maria Braun. Maria, une courtisane de cabaret devenue femme d'affaires à succès après la guerre, se fait sauter dans son hôtel particulier en allumant une cigarette après avoir ouvert le gaz tandis que, derrière elle, la radio retransmet la joie de Zimmermann devant la victoire de l'Allemagne: «Aus! Aus! Aus! Aus!» Pour Fassbinder, toute résurrection allemande était suspecte.

Günter Grass, romancier allemand lauréat du Prix Nobel, a inclus le match de Berne dans son recueil Mon Siècle. «Que serait-il arrivé au football allemand», songe le personnage de Grass, si l'égalisation tardive de la Hongrie n'avait pas été refusée à cause d'un hors-jeu «et si nous étions une fois de plus sortis du terrain en perdants plutôt qu'en champions du monde...»? La réponse est que l'équipe allemande de football ne serait peut-être jamais devenue un tel symbole pour l'Allemagne. Cela aurait pu être le cas: les équipes nationales d'Italie, d'Espagne, de France et de Russie sont loin d'avoir autant de supporters que l'Allemagne.

L'équipe allemande s'est à nouveau adjugé la Coupe du monde en 1974 et en 1990, mais elle n'a jamais vraiment pu échapper à l'ombre de Herberger. Après la guerre, il avait décoré sa maison avec des photos du chancelier chrétien-démocrate Ludwig Erhart et de son politicien social-démocrate favori Herbert Wehner et il avait continué à entraîner l'Allemagne jusqu'en 1964. Puis Helmut Schön, qui avait joué pour l'Allemagne sous sa direction à l'époque nazie, lui avait succédé avec sa bénédiction. Schön occupa le poste jusqu'en 1978, puis laissa sa place au successeur qu'il avait désigné, Jupp Derwall. Autrement dit, l'ère qui avait commencé avec Herberger en 1937 a connu une longue continuité. Cela a son importance car le style de jeu de l'Allemagne, encore aujourd'hui, demeure l'enfant chéri de Herberger et du nazisme.

On dit souvent que le style de jeu d'un pays reflète des caractéristiques nationales tenaces, mais, en fait, il peut être créé rapidement. Avant le nazisme, les Allemands semblent avoir joué un football paisible, lent et habile. Puis ils ont été soumis à douze ans de rhétorique sur la guerre, la bravoure, la force et surtout le Kampf, un mot si central dans l'esprit nazi que Hitler l'a utilisé dans le titre de son autobiographie. Kampf signifie littéralement «combat», mais même avant le nazisme le mot allemand était utilisé beaucoup plus fréquemment que le mot anglais. Une bataille était un Kampf, toute tentative de faire quelque chose de difficile était un Kampf, et les nazis décrivaient souvent la vie elle-même comme un Kampf. Pendant la guerre, la presse nationale était quotidiennement remplie des sacrifices virils des Kämpfer sur le front.

Le mot fut également utilisé de manière obsessionnelle dans le football allemand pendant l'époque nazie. Un match était un Kampf, un footballeur conquérant un Kämpfer et jouer de manière agressive était kämpferisch. Après la défaite de l'Allemagne contre la Suède en 1941, Herberger nota: «Les avants sont trop mous! Pas de Kämpfer! Contre la Suède on ne peut gagner qu'avec force et Kampf, vitesse et dureté!!»

Les hommes du football allemand ont ingurgité ce genre de discours pendant douze ans. Voilà ce qu'écrit Fritz Walter à propos d'un match, en temps de guerre, entre son équipe de l'armée de l'air, les «Chasseurs rouges», et une formation de Cologne: «Les deux gardiens sont sous un feu constant... Les défenseurs des Chasseurs... désamorcent les projectiles dangereux. La «bombe» de Leine (un tir puissant) siffle à quelques centimètres du poteau... Les hommes de Cologne ont porté leurs espoirs de victoire dans la tombe.» A l'époque nazie, de nombreux comptes rendus de matches étaient du même style. Les aspirants joueurs apprenaient que les vertus militaires étaient les plus appréciées. Lorsque Walter rejoignit l'armée, il reçut une lettre de Herberger qui disait: «Un bon footballeur est aussi un bon soldat!» L'influence nazie rendit forcément le style de l'équipe allemande plus agressif et kämpferisch.

Les dirigeants allemands d'après-guerre tentèrent d'éradiquer le culte du soldat. L'armée fut presque abolie, les références aux Kämpfer disparus désapprouvées et le mot Kampf lui-même commença à disparaître du vocabulaire collectif. Mais les cultes anciens ne disparaissent pas du jour au lendemain. De plus, Herberger était toujours à la tête de l'équipe nationale et il perpétuait le Kampffussball. Il gagna à Berne avec une équipe de Kämpfer qui battirent dans la boue des Hongrois pourtant plus adroits (l'image des tranchées de la Grande Guerre échappa à peu d'observateurs).

Le jeu allemand se caractérise toujours par le Kampf, la force et le fait de ne jamais renoncer. Des générations de joueurs ont été élevées dans le style de jeu mis au point sous Hitler. Les antécédents militaires de ce style sont maintenant oubliés et seraient considérés comme embarrassants si on les rappelait, mais ils perdurent dans les surnoms des joueurs. Le grand buteur Gerd Müller était «le bombardier», tout meneur de jeu convenable est un Feldmarschall et Franz Beckenbauer, plus grand joueur allemand de tous les temps, était Der Kaiser, monarque et soldat à la fois. Cette tradition militaire a disparu de la vie allemande mais s'est prolongée dans le football, tout simplement parce que dans le football, personne n'a jamais éprouvé le besoin de l'éliminer.

Mais Herberger n'a pas bâti une grande tradition sur le seul Kampf. Il a instauré un esprit perfectionniste qui a perduré jusque dans les années 1990. Cela semble grotesque à la plupart des entraîneurs anglais, mais en Allemagne, comme le journal Süddeutsche Zeitung l'a noté un jour, l'entraîneur de l'équipe nationale a toujours été «un titre synonyme de respect, un peu comme directeur de Deutsche Bank ou président de la Cour constitutionnelle». L'équipe allemande était une institution avec ses propres rites d'initiation. A l'époque nazie, un international débutant était accueilli avec une pratique connue comme le «saint fantôme», qui consistait apparemment à ce que toute l'équipe lui baisse ses pantalons et lui administre une fessée.

L'équipe d'Allemagne passait pour un exemple d'excellence. Bien sûr, il y eut les beuveries, le poker et le sexe illicite (en 1980, une prostituée de Montevideo fut priée sous la menace d'un revolver de rendre 100dollars, le montant qu'un joueur estimait avoir payé en trop) et également les joueurs qui se chamaillaient sans cesse, mais c'était la conséquence du regroupement de fortes personnalités. Tout le monde - l'entraîneur, la presse, les joueurs - exigeait l'excellence. L'habitude allemande de marquer à la dernière minute, de jouer plus mal mais de gagner, et de gagner aux penalties, ne devait rien à la chance mais à la concentration et au dynamisme. En s'efforçant d'atteindre l'excellence, des moins que rien ont gagné des médailles de Coupe du monde.

Les Coupes du monde de 1954, 1974 et 1990 furent des événements déterminants pour l'identité nationale allemande. Chacune fut célébrée des deux côtés de la frontière allemande. Quelques supporters est-allemands se déplaçaient même pour aller voir des matches de l'Allemagne de l'Ouest lorsque l'équipe s'aventurait au-delà du Rideau de fer. Helmut Klopfleisch était un d'entre eux. La police secrète du pays, la Stasi, ne reculant devant aucune dépense, les accompagnait. «K., de par son comportement lors du match de la République populaire de Bulgarie contre la République fédérale d'Allemagne, a gravement porté atteinte à la réputation de la République démocratique allemande», rapporte tristement un agent dans l'épais dossier de Klopfleisch. L'agent mentionne plusieurs autres dissidents du football qui ont également souillé la noble renommée de l'Allemagne de l'Est. En 1989, Klopfleisch fut expulsé d'Allemagne de l'Est. Il m'a dit: «J'ai passé quarante et un ans de ma vie en Allemagne de l'Est et maintenant j'ai l'impression que c'était du temps perdu, même si nous étions bien vivants et que nous nous amusions parfois. Et, vous savez, le fait que l'Allemagne de l'Ouest ait autant de succès était une véritable consolation. Elle battait toujours les équipes de l'Est. C'était très important pour nous.» C'était très important pour des millions d'Allemands. Pourtant, la plupart d'entre eux exprimaient leur fierté discrètement. Lorsque j'ai demandé à Lothar Matthäus, qui a joué de nombreux matches avec l'équipe d'Allemagne, si cela l'émouvait de représenter l'Allemagne, il a répondu: «C'est un honneur de représenter tout un pays, un si grand pays où tant de gens jouent au football. Je ne ressens rien de plus que cela.» Les Allemands de l'âge de Matthäus (nés en 1961) font rarement dans le nationalisme. Wolfram Pyta a observé et décrit une équipe allemande pendant l'hymne national avant un match: «Personne ne remuait les lèvres pour chanter en même temps.» La plupart ne connaissaient pas le troisième vers de «Das Lied der Deutschen».

Ces équipes allemandes de football ont traumatisé leurs voisines. Le pire souvenir dans l'histoire du football français est la défaite contre l'Allemagne lors de la demi-finale de la Coupe du monde en 1982. Récemment, un documentaire français consacré à ce match montrait les joueurs français, aujourd'hui d'âge moyen, habillés en civil sur le fatidique terrain de Séville et rejouant les goals.

Le pire souvenir du football hollandais est la finale perdue de la Coupe du monde en 1974, encore pleurée dans un récent livre à succès. Les pires souvenirs anglais sont probablement les défaites de 1970, 1990 et 1996 contre l'Allemagne, résumées par la phrase «Trente ans de douleur» dans l'hymne au football anglais Football's Coming Home. Pendant des années, la crainte du football allemand fut inextricablement liée à la crainte de l'Allemagne. Le pays était le plus grand d'Europe, son économie ne cessait de croître, et qui savait quand il commencerait une nouvelle guerre? Cette peur incita Margaret Thatcher et François Mitterrand à essayer de bloquer la réunification allemande après 1989. La victoire de l'Allemagne lors de la Coupe du monde de 1990 sembla dans l'esprit de sa suprématie générale.

J'étais étudiant lorsque je suis parti vivre à Berlin en septembre 1990. Une semaine plus tard, le soir du 3 octobre, je flânais sur Unter den Linden pour voir les Allemands célébrer la réunification. Le pays était sur le point de devenir une superpuissance. Franz Beckenbauer, l'entraîneur allemand victorieux cet été-là, avait dit qu'avec les joueurs est-allemands, l'équipe nationale serait «invincible dans les années à venir». Unter den Linden était bondé cette nuit-là mais, hormis quelques Allemands de l'Est descendant du champagne, la plupart des gens se baladaient tranquillement aussi. Comme moi, ils semblaient juste regarder. En marchant sur le boulevard le plus pompeux d'un empire le soir de sa gloire suprême, on est rarement conscient que c'est le moment où l'empire commence à s'effondrer. Depuis lors, l'Allemagne est devenue un pays à l'économie stagnante, avec une armée squelettique et une équipe de football ridicule. L'Allemagne n'a pas remporté un trophée ou même un match de Championnat d'Europe depuis 1996. Elle n'a pas battu une nation de premier rang depuis qu'elle a gagné contre l'Angleterre à Wembley en 2000. Alors que deux entraîneurs ont suffi à l'Allemagne entre 1937 et 1978, elle en a eu tellement récemment que, en 2004, le magazine Der Spiegel a publié un formulaire de candidature pour que ses lecteurs s'inscrivent: «Vous voulez entraîner l'équipe nationale allemande? Pas de problème!» Le poste est revenu à l'ex-international allemand Jürgen Klinsmann. Non seulement il a continué à perdre et a gardé son domicile en Californie, mais il a aussi l'intention de se débarrasser des légendaires maillots blancs à aigle noir, dépouillant ainsi l'équipe de tout vestige de mystique.

Le déclin allemand est ahurissant pour un pays de 82millions d'habitants, détenteur de trois Coupes du monde et dont la fédération de football se targue d'être la plus grande entité sportive du monde avec 6,3 millions de membres. Cela ne peut s'expliquer que par la perte de l'avantage compétitif de l'Allemagne: les autres pays ont découvert le Kampf.

Herberger a fait des Allemands les footballeurs les plus affûtés et les plus acharnés du monde. Mais plus tard leurs rivaux ont commencé à prendre soin de leur corps: les footballeurs anglais ont diminué la bière, les Français ont commencé à tacler et les grands clubs italiens ont aujourd'hui des cabinets médicaux de la taille de petits hôpitaux. Puis on s'est rendu compte que les Allemands de l'Ouest ne pouvaient pas rivaliser en termes de technique et de grâce. «Les Allemands dansent comme des réfrigérateurs», se lamentait le coach d'alors de l'équipe, Berti Vogts, en 1998. De loin le joueur le plus habile de l'équipe actuelle, Michael Ballack n'est pas un Allemand de l'Est par hasard. Ballack a été élevé sous le vieux système communiste à Karl-Marx-Stadt (aujourd'hui Chemnitz) où il était contraint, jour après jour, de répéter inlassablement des exercices avec ses deux pieds. Cela a payé.

Les autres joueurs sont si médiocres que l'Allemagne était peut-être la première équipe de l'histoire formée autour d'un gardien, Oliver Kahn, pour aborder la dernière Coupe du monde. L'équipe a maintenant dégringolé au 22e rang du classement mondial du football, même si, en regardant le bon côté des choses comme le fait toujours Klinsmann, elle demeure largement devant Samoa, qui se trouve au 205e. Et dans une génération, compte tenu du taux de natalité catastrophique de l'Allemagne, le 22e rang semblera plutôt louable.

Les Allemands ont appris à rire de leur équipe. Ils sont passés maîtres dans l'art de l'autoflagellation ironique qui était habituellement une spécialité anglaise. L'establishment allemand semble aussi accepter l'effondrement de l'équipe. Il ne cherche pas une victoire à la prochaine Coupe du monde. Le football allemand a essayé la victoire et n'a réussi qu'à irriter ses voisins. L'objectif cet été est de les charmer: le slogan de la Coupe du monde est «Le rendez-vous de l'amitié». Le logo de la manifestation est un visage souriant, un smiley dans le jargon d'Internet. L'ex-ministre de l'Intérieur Otto Schily admet: «Une Allemagne joyeuse, ce n'est pas nécessairement ce que les gens pensent de nous.»

Pendant ce temps, le publicitaire allemand Sebastian Turner mène une campagne intitulée «Le pays des idées» pour promouvoir l'Allemagne dans le monde. Il m'a confié: «Les images du pays sont très stables. Ce sont probablement les images les plus stables qu'on peut avoir.» Mais cette Coupe du monde sera le plus gros événement médiatique de l'histoire et 20000 journalistes étrangers se rendront en Allemagne, beaucoup d'entre eux sans billets d'entrée pour les matches. C'est la chance du pays de se refaire une image. «Les pays éloignés de l'Allemagne ne se soucient pas de ce pays et ils ont probablement raison. Après ces quelques semaines, ils ne repenseront plus à l'Allemagne.»

Cet été, l'Allemagne peut modifier son image et se faire connaître comme la nation des smileys, celle qui a inventé le livre, l'aspirine, la Porsche, la chaussure de football moderne, etc. Mais si les Allemands veulent vraiment effacer les derniers vestiges de peur que l'Allemagne inspirait, ils savent quoi faire: continuer à perdre des matches de football. Traduction: Pilar Salgado © Financial Times, paru le 27 mai 2006

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