Nous vivons une période où il est plus facile de détruire les piliers de l'ordre juridique que de se garer faux; une période où l'entretien de tout le Conseil fédéral coûte moins cher que celui d'une équipe de hockey menacée d'être écartée de sa ligue. Où sur les terrains de jeu, les incorrections, pudiquement baptisées «freins de secours» deviennent des obligations pour les juniors. Une période où l'honnêteté est synonyme d'ennui. Il est nécessaire de remettre de l'ordre dans le monde du sport.

Si l'on veut que nos vedettes sportives soient des idoles véritables pour la jeunesse, il faut que les images qu'elles véhiculent répondent à des exigences éthiques sévères, que ces images soient authentiques et non des masques servant seulement à acheter les faveurs des jeunes. Car démasquées, les idoles représentent la trahison et la déception, surtout pour un enfant qui a investi en elles ses émotions profondes.

Personne ne conteste que les vedettes du sport jouent le rôle d'idoles depuis que les médias réunissent des publics de téléspectateurs se comptant par millions. Un pour tous, c'est-à-dire un qui court pour tous ceux qui, pendant ce temps-là, boivent de la bière ou mangent des cacahouètes. Les athlètes non seulement distraient mais ils sont devenus, par leur célébrité, des modèles. On veut être comme Clay Regazzoni (avant qu'il se retrouve dans une chaise roulante), comme Niki Lauda (quand il avait encore son visage), comme Sandra Gasser (mais avant l'affaire du petit flacon), comme Enrico Scacchia, bref, comme tous ces héros de notre temps, mais avant le coup fatal qui frappe si subitement le bonheur et transforme le jour en nuit.

Les idoles ont de l'influence, bonne quand elles sont bonnes, mauvaise quand elles sont mauvaises. Vous devez toujours penser, quand vous formez un nouveau talent qui deviendra une idole, aux dégâts qu'il peut causer. Ce souci fait partie de votre cahier des charges d'entraîneurs, à tous les niveaux. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de votre responsabilité éthique en vous réfugiant derrière l'idée que les effets sociaux produits par les idoles seraient négligeables. Les destins ne sont jamais relatifs: si par malchance votre fils ou votre fille tombe sur une idole malfaisante, la seule sur 100, qu'est ce que ça peut bien vous faire de savoir que les 99 autres sont meilleures? Ne faites pas de différence entre votre rôle d'entraîneur et votre rôle de parent. Des êtres humains vous sont confiés, des jeunes qui croient aveuglément en vous, vous obéissent au premier mot. Soyons bien conscients de la situation: sans l'amélioration constante des performances, le sport resterait dans des dimensions réduites. S'il n'y avait personne pour exiger l'impossible, personne ne le réaliserait. Ces critères resteront toujours les mêmes, et les êtres humains aussi.

J'en arrive au sport, ce mélange fascinant de joies et de souffrances, de lutte et de plaisir, de loisir, de métier et d'éducation, qui offre la possibilité unique de combiner l'engagement et le jeu. C'est par le sport qu'on apprend à concilier le succès et l'échec, à agir avec des coéquipiers et des adversaires et surtout, à accepter des règles. Les règles du jeu d'abord, les règles du droit par conséquent, que trop de responsables confondent malheureusement.

C'est parce que je crois que la disposition à fournir des efforts est importante pour la formation des jeunes que je m'oppose fermement à la dépréciation du sport, à son abaissement au niveau du show-business. Car le show-business n'est rien d'autre que le sport de compétition qui a perdu la raison, le cœur, la joie, c'est-à-dire à peu près tout. Or comme personne ne fait tout pour rien, il faut de l'argent. On prétend que c'est forcément ainsi, mais c'est une vision décidément peu exemplaire.

Le sport, c'est une balle en cuir qui remue les émotions de nations entières, qui enchante ou fanatise les masses. Ce faisant, il mobilise le demi-monde des affairistes et des profiteurs qui font leur beurre sur la sueur d'autrui. Le biotope du sport mérite donc d'être analysé pour que les objectifs sportifs ne soient pas déterminés par des intérêts qui lui sont complètement étrangers.

Un sport sain peut être un remède aux poisons de cette fin du XXe siècle, il peut préserver les jeunes de la drogue et du crime, de l'isolement et de la démoralisation. Mais il ne le sera que si c'est son but déclaré et si ce but est accepté par tout le système qui l'entoure. L'évolution des choses n'incite cependant pas à l'optimisme. Le doping, les drogues, la violence et la criminalité, les fans tapageurs et la démoralisation sont trop proches pour être évités. Nous devons donc redonner au sport sa vraie dimension, celle où il se dépasse lui-même, lui rendre son sens originel, le reconnaître comme une fin en soi: ne ligotant pas ses acteurs mais leur permettant d'extérioriser leur instinct de jeu, leur besoin de bouger aussi, de temps en temps, sans chronomètre, sans une corde, sans un panier de médicaments.

Tous les malaises de la vie quotidienne sont attirés par les stades. Chacun est prêt à accepter n'importe quoi pour que tourne avec un élan sportif la spirale qui produira des excès antisportifs. Toute trace de joie de vivre a disparu car depuis longtemps ce n'est plus la participation qui compte mais le résultat et lui seul. Nous émigrons dangereusement dans le monde des millièmes de secondes où l'obstacle aérodynamique «homme» est tout juste toléré parce que les règles l'exigent encore. Pourquoi cette priorité du résultat, par rapport au contenu du résultat? A quoi bon qu'un être humain fasse 5000 mètres à pied en moins de treize minutes puisqu'on a inventé depuis longtemps le vélo? Pourquoi? Pour qui?

Le public consomme des records. Record mondial, ou alors remboursez! Femmes, enfants, retraités, les yeux fixés sur les chronométreurs pendant que les athlètes courent. Les chronomètres électroniques sont indispensables car on en est à des records incroyablement rapprochés. Les classements se font sur des différences qui sont au-delà de notre imagination. Mais qu'en est-il du sens de l'exploit, de sa beauté? Qu'est-ce qui fait la différence entre un saut en longueur de 8 mètres réjouissant et un autre décevant? Combien de fois l'exotique est-il renouvelable avant de devenir ennuyeux? Nous pouvons manger des mangues à Noël, si nous n'aimons pas les pommes, mais il y a deux choses que nous ne pouvons pas faire: faire pousser naturellement des mangues à Noël sous notre climat et croire que les mangues importées sont à la longue plus exotiques que les pommes du pays. On ne peut pas faire une idole de quelqu'un qui mange une mangue quand il neige au-dehors.

Entre le berceau, le terrain d'entraînement et l'éprouvette, nous rencontrons, dans le monde du sport, une sorte de négation de responsabilité qui donne le frisson. Nous y rencontrons des athlètes qui se sont laissé convaincre de négliger leur formation et leur métier pour la poursuite des illusions qui leur étaient suggérées. Nous croisons le chemin d'enfants au visage ridé et de colosses à l'âme d'enfants. Nous voyons les talents qui ont trébuché, qui n'ont jamais réussi à se distinguer, qui ont marché dans le sillage des stars, résidus de la concurrence, blessés, découragés ou débilités. Nous rencontrons ceux qui ont été martyrisés par des piqûres, des couteaux, des fils et des illusions, qui restaient assis sur le banc de réserve de la galère. Ce sont des images que les médias ne montrent pas mais que vous, les entraîneurs, devriez avoir chaque jour sous les yeux.

Le sport peut être sauvé, il possède assez de substance pour se maintenir par lui-même. Il n'a pas besoin de l'aide au développement du système qui l'entoure. Il n'a pas besoin de se prostituer et s'il en est déjà là, il peut encore en revenir. Mais n'oubliez pas, Mesdames et Messieurs les entraîneurs, que c'est vous les responsables de la fierté et de la dignité du sport, les tuteurs d'une éthique qui manque singulièrement aujourd'hui.

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