Imaginez un instant ce qu'aurait donné un portrait de Louis XIV peint par le roi lui-même, sans la main, le trait, le pinceau de Hyacinthe Rigaud? Ou les grands entretiens de Jacques Chancel ou Patrick Ferla, sans Chancel ni Ferla? L'invité en solo, carte blanche, sans médiateur. C'est, au fond, et pour saisir le sujet avec quelque sourire, ce que demandent certains politiques, avec l'idée du socialiste zurichois Andreas Gross de laisser les partis eux-mêmes confectionner des spots de propagande, radio ou TV, avant les votations.

Je pourrais ici engager un débat de fond sur l'incroyable mépris (j'ai envie de dire ingratitude) que cette idée recèle à l'égard des médias audiovisuels de service public de ce pays, dont il me semble qu'ils ne ménagent pas, en Suisse romande notamment, leurs efforts pour faire vivre le débat politique, dans les villes, les cantons, au niveau fédéral.

Ainsi Forums, que j'ai l'honneur de produire à la RSR, a littéralement décuplé, depuis quatre ans, l'offre de confrontations, en direct, sept jours sur sept, entre des politiques, sur des thèmes liés, toujours, à l'actualité du jour. Jamais la politique suisse n'a autant existé sur les ondes de la Radio suisse romande. L'émission a lancé des poulains, à gauche et à droite, aujourd'hui hommes et femmes politiques reconnus, donné une incroyable visibilité à des conseillers municipaux, des députés cantonaux, des présidents de parti qui, avant, n'avaient presque jamais accès à l'antenne. Infrarouge, sur la TSR, ne ménage pas, non plus, ses efforts dans ce sens: non, le problème, s'il y en a un, ne vient pas de la Suisse romande! Arena serait-elle, chez nos amis alémaniques, d'où le débat est parti, l'arbre qui cache la forêt?

Mais laissons la question de fond, qui n'est pas la principale. Le problème majeur, c'est la forme. Radiophonique, pour ce qui m'intéresse. La radio est un métier, un artisanat. Y faire passer un message, sur le temps très court d'une minute (que demandent les initiants), avec efficacité sémantique, acousticité, tonicité, fait précisément partie, contrairement aux idées reçues, des exercices les plus difficiles. Oh, certes, quelques surdoués du micro, style Pierre-Yves Maillard, Jacques-Simon Eggly, s'en sortiraient très bien. Mais pour combien d'échecs, combien de flops? Est-ce faire insulte à la classe politique romande que de noter que la rhétorique, l'aisance de langage, la séduction par les mots, la capacité à parler court et bien, ne sont pas nécessairement ses qualités culminantes?

Vous voulez une preuve? Elle existe déjà, et depuis trop longtemps! Ecoutez-vous parfois ce sommet absolu d'antiradiophonie que constituent les adresses des conseillers fédéraux à la nation, à 12 h 05, sur la RSR, avant les votations fédérales? La maison à laquelle j'ai le bonheur d'appartenir ne m'en voudra pas de le dire, et d'ailleurs elle connaît déjà mon avis, de même que certains conseillers fédéraux, à qui j'en ai parlé: ces morceaux d'anthologie, laborieusement débités par des locuteurs qui n'ont pas l'air d'y croire, devraient être pris en exemples, devant des journalistes stagiaires de première année, de ce qui tue le message radiophonique. Aucun désir, aucune séduction, aucun élan, aucun rythme, des césures fausses, aucune image, tout juste un pensum trop lourd et trop long. Le flop, comme la mer de Valéry en son Cimetière: le flop, le flop, toujours recommencé. Seul Jean-Pascal Delamuraz s'en sortait à peu près. Pour les autres, même ceux qui sont très bons dans les débats comme Pascal Couchepin, c'est l'échec. Le message ne passe pas. Impression lourdingue, tendance à dégoûter les gens de la politique fédérale, bref exercice contre-productif et anti-citoyen, à l'état pur.

Enfin, vous noterez que les deux plus grands magiciens du verbe politique, en langue française, du XXe siècle, Charles de Gaulle et François Mitterrand, pourtant tous deux magnifiques dans le très périlleux exercice du solo, avaient fini par le comprendre: un homme politique n'est jamais aussi bien mis en valeur que face à un journaliste, dans une vraie émission politique menée par des professionnels pourchassant la langue de bois et les menant dans leurs derniers retranchements. Le premier de ces hommes, mis en ballottage par le second au premier tour de l'élection présidentielle de l'automne 1965, n'avait-il pas fini, pour éviter une Berezina, par accepter une série d'interviews, hélas menées par le trop complaisant Michel Droit? «Les partis politiques, nous disent les partisans du projet d'Andreas Gross, devraient être les premiers à contribuer à la formation de l'opinion publique.» Pardonnez-moi si j'ai la faiblesse de croire qu'en démocratie ce rôle éminent devrait plutôt être tenu par cet indispensable médiateur, ce salutaire dérangeur auquel je crois de toutes mes forces, et qui s'appelle la presse.

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