Il y a quelques mois, prononcer devant un public non averti le mot start-up équivalait à faire démonstration de snobisme, tant le mot paraissait recherché ou obscur. Depuis, pas une publication, quotidienne ou hebdomadaire, pas une revue sérieuse ou légère qui ne le mentionne à plusieurs reprises dans des rubriques traitant de la communication, de la santé, de la science, de l'économie, voire de la cosmétique. La start-up est mode. Le mot claque comme un défi. Il est emprunté à l'anglais et signifie dans sa forme verbale «commencer». Le suffixe peut être interprété de deux façons. C'est un début à partir d'aucun antécédent, donc une création. Mais également le -up souligne le côté prometteur de l'entreprise. Elle ne peut que s'élever, ce qui ne devrait pas surprendre s'agissant d'un décollage.

La start-up est donc une affaire qui débute, sur les chapeaux de roue, et qui, selon toute évidence, est promise à un bel avenir… économique. Car c'est d'économie qu'il s'agit. Une nouvelle entreprise a vu le jour, créée non par des hommes d'affaires de métier, dont c'est évidemment le rôle quotidien, mais par des entrepreneurs en herbe qui ont décidé de mettre à profit les résultats de leur activité première, de préférence non financière. Les start-up se créent souvent à partir d'innovations se prêtant à protection intellectuelle. C'est donc à la suite d'une prise de brevet concernant une découverte originale que les apprentis entrepreneurs se lancent.

Les universités, dont la double mission est d'augmenter le savoir autant que de permettre son acquisition, sont un lieu privilégié où les découvertes se font par «métier». Leurs laboratoires de recherche ont en effet pour mission d'explorer les voies nouvelles de la connaissance, de fouiller dans l'inédit, de révéler l'incompris. Quelle aubaine pour les start-uppers. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt? C'est qu'il faut de l'argent pour les start-up, et tant que les pourvoyeurs de fonds n'ont pas été convaincus de retrouver leur mise, l'argent était rare, et rares étaient les start-up.

Il semblerait donc que les temps soient venus. A première vue, on ne devrait que se réjouir de cet avènement. Si les laboratoires universitaires sont en mesure de générer de l'innovation, et encore une fois c'est leur rôle, autant qu'ils soient en mesure de tirer parti de leurs découvertes. En réalité pourtant, si l'on n'y prend pas garde, la valorisation de ces découvertes peut avoir des conséquences indésirables. Cela pour la communauté universitaire, pour la société en général qui reste, jusqu'à nouvel ordre, le bailleur de fonds principal de l'université, et même pour l'économie qui pourtant apparaît comme la bénéficiaire évidente et sans restriction de cette valorisation.

Prenons un laboratoire universitaire dans lequel un projet de recherche aboutit à des résultats originaux. Le chercheur, avant de publier ce résultat dans la revue spécialisée de son choix, devrait être en mesure d'estimer son potentiel d'exploitation et d'assurer sa protection intellectuelle, c'est-à-dire de déposer un brevet. Deux possibilités s'offrent ensuite à lui. Ou bien il prospecte dans le milieu industriel et réussit à intéresser un partenaire privé qui se charge d'exploiter la trouvaille, après avoir acheté la licence d'exploitation du brevet, voire le brevet. Ou il se convertit lui-même en exploitant privé du brevet en fondant une start-up. Fonder une start-up implique maintenant une autre prospection, celle des milieux financiers à qui l'on demande de parier sur un décollage réussi de l'entreprise.

Dans les deux cas de figure, le chercheur se trouve entraîné dans une activité fort éloignée du champ de ses compétences, à mille lieues des raisons qui ont prévalu lors de son engagement par l'institution universitaire. Il se pourrait bien que le chercheur soit ainsi amené à consacrer une large partie de son temps et de son énergie à des activités qui divergent de celles originellement prévues dans son cahier des charges, provoquant de ce fait un déficit sérieux dans l'accomplissement des tâches. Comment cela? Le chercheur n'a-t-il pas pour rôle de participer du mieux qu'il peut à la santé économique de la société même qui supporte l'institution? Certes, mais, jusqu'à ce jour, son rôle se limitait à générer et transmettre le savoir nécessaire à nourrir le tissu économique. Les étudiants bien formés qui essaiment les entreprises de production de biens et de services représentaient ainsi une part de la contribution tangible de cet effort.

On demanderait maintenant que l'enseignant-chercheur en fasse plus. Soit. Admettons qu'il réussisse à faire face à ces nouvelles responsabilités. Il est dès lors possible d'imaginer que, devant la nécessité de rendre des comptes à des bailleurs de fonds, le chercheur oriente son travail dans la direction de l'exploitation. La recherche appliquée risque, subrepticement peut-être, de prendre de plus en plus le pas sur la recherche fondamentale. Cette dernière, «désintéressée», constitue pourtant le but premier du chercheur universitaire. Par tradition d'abord et, de plus en plus, par nécessité, car il n'y a guère que l'espace universitaire pour permettre une démarche qui échappe aux lois du marché. Le chercheur universitaire risque dès lors d'être confronté à un conflit d'intérêts. Comment se lancer dans une recherche à risque, lorsqu'il faut par ailleurs penser à l'échéance du bilan financier? Comment dériver suite à une trouvaille inattendue, si cette dérive, toute prometteuse qu'elle soit, éloigne visiblement du but pratique fixé? Il est assez clair que le chercheur risque de parer au plus pressé, rendre des comptes, et de négliger la part de risque dans sa recherche.

Et alors, dirons-nous: est-ce aussi grave? Ce qui compte, n'est-ce pas le lot de réalisations pratiques? Les entreprises qui tournent à plein régime? Les postes de travail créés? Admettons que la participation immédiate à la prospérité économique soit une priorité. La recherche fondamentale y contribue aussi, et cela plus directement que par sa mission de formation. Il serait intéressant, lors de la sortie d'un nouveau médicament, de faire l'historique de sa mise au point. En amont, on trouverait bien souvent une découverte résultant d'une recherche dont le but n'était pas lié à la réalisation présente. La prospérité des entreprises dépend ainsi des innovations issues de la recherche fondamentale. Ce serait risquer de tarir la source d'innovations que de ne pas permettre l'existence d'un espace où la recherche fondamentale foisonne et, de ce fait, mettre en péril la prospérité économique que l'on prétend vouloir augmenter.

Laissons donc la bride sur le cou au chercheur universitaire. Mais il faudrait au moins qu'il mette son talent et son imagination dans la résolution de problèmes précis qui se posent à la société dans laquelle il œuvre. Voilà peut-être le compromis entre sa liberté de recherche et le service à rendre à toutes ces entreprises qui attendent les innovations leur permettant de mieux coller à la réalité économique. Chacun peut percevoir le bien-fondé d'un tel compromis. Pourtant, ce n'est pas forcément si simple, si l'on considère la façon dont la recherche procède. Bien que des objectifs soient toujours posés lors de la mise en route d'un projet de recherche fondamentale, ceux-ci concernent des buts de connaissance et non de réalisations pratiques. «Comment une protéine peut être infectieuse par elle-même?» serait la question et non pas «Comment peut-on combattre l'épidémie d'encéphalite spongiforme?». La réponse à cette première question, qui apparaît d'ailleurs essentielle à la résolution de la seconde, peut découler d'une recherche sur le métabolisme de la levure, qui aurait été initiée dans un but tout autre que celui de résoudre un problème brûlant de notre société.

Les exemples sont multiples où on peut constater que, s'il avait fallu justifier une recherche par les applications entrevues au moment de sa proposition, cette recherche n'aurait pas été entreprise et elle n'aurait pas conduit à une découverte essentielle, reconnue comme telle après coup. La description des enzymes de restriction reste un exemple frappant, elle qui a fondé tous les développements du génie génétique sur lesquels reposent actuellement la plupart des start-up en biomédecine. La question de départ pouvait ressembler à: «Pourquoi diable ces bactériophages se multiplient-ils dans ces bactéries-ci et non dans celles-là?» Bien malin qui dans les années 60 aurait pu entrevoir la suite. C'est cette difficulté à prévoir d'où va surgir la solution qui justifie la recherche fondamentale et nécessite sa liberté.

A ce point, on peut souscrire à la nécessité de conserver une recherche fondamentale. Mais alors il est impératif qu'une structure universitaire soit créée qui identifie le potentiel d'exploitation de cette recherche et prenne en charge la relation avec le privé. De cette façon, le chercheur peut s'adonner à son métier, à sa passion, et si, après coup, une innovation peut faire l'objet d'un brevet, celui-ci sera déposé par l'entremise de l'université, qui veille à ce que le bénéfice de l'exercice soit réparti adéquatement entre les partenaires.

La question est-elle réglée pour autant? Pas si sûr. Il faut compter avec la conséquence d'introduire une notion de rentabilité immédiate dans l'institution universitaire. N'y a-t-il pas risque d'évaluer la qualité du service rendu à la communauté, voire l'existence même de ce service, à l'aune de cette seule rentabilité? Qu'en est-il des disciplines universitaires qui ne se prêtent pas à la prise de brevets? Vont-elles être pénalisées de fait? Que non! Il suffit de redéfinir le budget de façon à ce que ces disciplines reçoivent un peu plus de deniers publics, les disciplines porteuses pouvant bien mieux tirer profit de leur activité de recherche.

Cette attitude louable à première vue comporte quand même quelques risques. Celui, notamment, du désengagement du financement public, sous prétexte que les disciplines pouvant exploiter leurs recherches vont bien trouver dans le privé les fonds nécessaires à leur fonctionnement. Un tel désengagement, d'autant plus facile à défendre politiquement que l'institution universitaire coûte cher à l'Etat, risque subrepticement de rendre les disciplines porteuses de plus en plus dépendantes de leurs performances exploitables. Dans un tel contexte, qui pourrait ignorer le danger d'une dérive de la recherche vers des objectifs de plus en plus appliqués? Il serait essentiel ici que le financement privé ne puisse jamais se substituer au public.

On le voit, la nouvelle tendance qui loue la création de start-up issues des laboratoires universitaires ne va pas sans soulever un certain nombre de questions qui interpellent la société dans son ensemble, dans la mesure où elle risque de modifier la conception traditionnelle de nos universités. Peut-être, faut-il abandonner cette tradition? Peut-être l'université, espace de liberté, devient-elle un luxe que notre société ne veut plus se permettre d'entretenir? Si c'est le cas, le public devrait prendre cette décision après avoir débattu de ses conséquences. Il faudrait le faire avant que l'attrait des start-up ne mette la société devant un fait accompli.

Laurent Roux est Professeur au département de génétique et microbiologie de la Faculté de médecine de l'Université de Genève.

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