Le benchmarking, qui consiste pour une organisation à évaluer sa performance en prenant comme point de comparaison les meilleures pratiques dans son domaine, a débordé le cadre du management d'entreprise pour s'appliquer aux nations. Il s'agit alors de compléter les indicateurs habituels de la compétitivité «dans les échanges», tel le taux de change réel, pour évaluer la capacité des pays à améliorer ou maintenir leur rang international.

Le World Economic Forum (WEF) de Davos produit chaque année le rapport sur la compétitivité le plus attendu, fournissant des classements fondés sur des indicateurs composites comme le Growth Competitiveness Index (GCI). Le souci déclaré du bien-être général rencontre celui des gouvernements. Associé à la médiatisation de la grand-messe davosienne et à l'attrait universel pour les classements, il a rendu le WEF incontournable. Ses équipes font chaque année la tournée des capitales, où elles sont souvent reçues au plus haut niveau.

Qui osera mettre en doute que l'Islande, septième au classement mondial GCI quand la France se traîne à la trentième place, soit le nouvel Eldorado? Les Français, en recul d'année en année, se consoleront en se disant qu'un sursaut est toujours possible... La Corée du Sud, qui avait été rétrogradée en une année de la 18e à la 29e place, est revenue à la 17e place dans le classement 2005! Il est vrai que le Word Factbook de la CIA, soulignant notamment les réformes du marché du travail engagées par le gouvernement coréen, parle d'une «économie solide».

Le WEF retient une définition large de la compétitivité: l'augmentation de la productivité, c'est-à-dire du déterminant ultime de la croissance du niveau de vie. En vue de comparaisons internationales, il organise et synthétise des statistiques portant sur la stabilité macroéconomique, la qualité des institutions, l'innovation, etc. Les indicateurs issus de ce travail sont-ils parlants? On peut émettre quelques doutes... Si le WEF se distinguait par sa capacité à éclairer des débats de politiques économiques, son utilité sociale serait avérée. En réalité, ses classements ne renseignent en rien sur les conditions de la croissance.

Intéressons-nous au GCI, qui prétend informer sur les perspectives de croissance des pays à moyen terme, horizon que les auteurs situent à cinq ans. L'indicateur étant publié depuis 2000, nous disposons d'un recul suffisant pour évaluer la réussite de l'ambition affichée. Les résultats sont édifiants: sur un échantillon de 58 pays, on ne trouve pas de relation (si ce n'est négative et non significative) entre le GCI en 2000 et la croissance réalisée de 2000 à 2005. La performance prédictive du GCI est moindre que celle fondée sur une simple extrapolation des taux de croissance passés.

Jeffrey Sachs puis Xavier Sala-i-Martin, apportant leur caution scientifique au WEF, ont amendé l'indicateur pour tenir compte de différences probables dans l'importance des facteurs de croissance selon le niveau de développement. Cette amélioration distinguant entre pays en rattrapage à croissance extensive (mobilisation de plus de facteurs de production) et pays avancés à croissance intensive (amélioration de l'efficacité de la combinaison productive) est trop récente pour qu'on puisse l'évaluer définitivement. Mais si on recalcule la corrélation entre croissance et GCI pour des groupes de pays de niveaux de richesse similaires, à nouveau la croissance passée fait mieux que l'indicateur du WEF...

Une première explication de cet échec est que, dans la construction du GCI, le WEF, comme la plupart des producteurs d'indicateurs de compétitivité, ne s'embarrasse pas d'une réflexion sur la causalité. Pour les variables dont on dispose d'une mesure officielle (inflation, taux d'épargne, etc.), l'incertitude quant au sens de la relation causale avec la croissance est en effet présente. Et c'est bien pire quand on s'intéresse aux résultats d'enquêtes qui représentent entre 50 et 60% du GCI selon les pays.

Par ailleurs, le WEF examine les perspectives de croissance des pays comme s'ils étaient isolés, les interactions étant largement ignorées. Une représentation simple de la croissance, fondée sur l'efficacité décroissante de l'accumulation du capital, aurait probablement de meilleures vertus prédictives que le GCI.

Enfin, une autre caractéristique du travail du WEF est son instabilité méthodologique. L'introduction continue de nouvelles variables et la modification des pondérations privent les séries chronologiques de toute pertinence. Ce défaut, qui serait jugé rédhibitoire par bien des instituts statistiques, peut tout aussi bien constituer une protection commode contre d'éventuelles évaluations.

On peut conclure de ce qui précède que, dans le délicat exercice de prospective du développement, les indicateurs du type du GCI ne sont pas d'un grand secours. Faute de base théorique solide, l'addition d'éléments, même intéressants un à un, n'a pas de sens. Les classements qui en découlent renseignent avant tout sur les a priori des institutions qui les produisent concernant la très vague notion de compétitivité. Au mieux ce type de travail informe, en creux, sur notre mauvaise compréhension des moteurs de la croissance: comment la Chine, aux institutions si peu «compétitives» et classée 19 places derrière la France, obtient-elle une croissance à deux chiffres?

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