Opinion

Statistiques criminelles et criminalité réelle: on vous ment!

D’innombrables vols, déprédations, agressions et même viols ne figureront jamais dans les statistiques de la criminalité, constate Pierre-Marcel Favre. Par crainte des représailles. Par lassitude des plaintes finalement non élucidées. Se réjouir donc de statistiques en baisse, c’est se nourrir d’illusion sur la réalité concrète de l’ampleur des actes délictuels

Statistiques criminelles et criminalité réelle: on vous ment!

Au minimum, on vous ment par omission! Le but est de vous rassurer. De faire croire à l’efficacité des politiques, des policiers et de la justice.

Mais la réalité est la suivante: il y a principalement deux types de délits. Les meurtres: c’est clair, leur nombre diminue, bien heureusement. Pour le reste, on claironne que tout va bien, sur la base des statistiques qui ont un inconvénient majeur. Elles ne reflètent pas la réalité du terrain: elles n’évoquent que les crimes déclarés. Or, ils ne représentent qu’une partie des délits. Le sentiment des gens qui ressentent l’insécurité n’est pas un fantasme. Comme le dit le secrétaire général d’Interpol à Lyon, l’Allemand Jürgen Stock, au sujet de la cybercriminalité: «Beaucoup d’entreprises ne signalent pas à la police qu’elles ont été attaquées par crainte des dégâts d’image. Le nombre de signalements de cyberattaques n’est que la pointe de l’iceberg. Le nombre réel est sans doute des dizaines de fois plus élevé et il est destiné à croître. Car les occasions sont plus nombreuses du moment que les entreprises travaillent toujours plus par le biais d’Internet.»

J’ai été propriétaire de petits immeubles avec un parking au centre-ville de Lausanne. Belle expérience. La nuit, des véhicules étaient griffés, rétroviseurs tordus, vitres cassées. Les portes d’immeubles enfoncées, d’innombrables graffitis, en croissance, etc. Ai-je déposé plainte? Au début, oui. Mais avec plus de 100 atteintes à la propriété, j’ai bien sûr abandonné. Ce qui veut dire plus de 100 délits non recensés, seulement pour moi. Sans parler de mes voisins, qui étaient également victimes de tags et autres joyeusetés.

Les jeunes gens font la fête les vendredis et samedis. Fort bien. Cela dit, l’alcool aidant, certains sont abonnés aux bagarres, voire aux cassages de figure, sous n’importe quel prétexte. Que font les victimes? Déposent-elles toutes plainte? Pas du tout. Elles craignent les représailles le week-end suivant.

Un nombre considérable de vélos sont volés chaque jour. Les plaintes sont rares. On signale le vol d’une voiture. Rarement celui d’une bicyclette.

Au sein même des familles. En particulier chez certains groupes, la situation est souvent assez sordide: coups, fauches et viols. Très rares sont les cas dénoncés. On «règle» cela entre soi ou on souffre en silence…

En France, la situation est très claire: l’Observatoire national de la délinquance et des réponses ­pénales (ONDRP) a dévoilé son rapport annuel sur la criminalité. L’enquête effectuée apporte une estimation du nombre réel de victimes, indépendamment du nombre de plaintes déposées. Les Français ont déclaré avoir été victimes de quatre millions de vols en 2010, soit trois fois plus que les statistiques officielles, qui n’en relèvent que 1,5 million.

Pour 2010, 280 000 personnes se déclarent aussi victimes de violences sexuelles hors ménage alors que seulement 10 000 plaintes ont été enregistrées.

D’autres professions ne sont pas épargnées, comme les postiers (+24%) ou les gendarmes (+20% d’agressions).

La délinquance ne peut être confondue avec les statistiques administratives. Depuis maintenant dix ans, l’ONDRP tente, parfois désespérément, de faire comprendre que personne ne devrait définir la délinquance comme étant l’ensemble des infractions constatées par la police ou la gendarmerie nationale.

De même, il ne viendrait à l’idée de personne de résumer le trafic de produits stupéfiants à la marchandise saisie par les douanes; la fraude fiscale aux cas révélés par les inspecteurs des impôts; ou la conduite sous l’emprise d’un état alcoolique aux contrôles positifs effectués par les forces de l’ordre.

Pour être clair, les meurtres, les crimes et délits couverts par un assureur font évidemment l’objet d’une plainte. Mais d’innombrables vols, déprédations, agressions et même viols ne seront jamais dans les statistiques. Par crainte. Par lassitude. Il y a d’autant moins de dénonciations lorsqu’on connaît cette réalité ­dérangeante: les fameux taux d’élucidation. On n’en parle pas. Ils sont très bas!

Les bandits, petits et grands, sont rarement punis. Des chiffres? Les voici: si on ne prend que le taux d’élucidation, par exemple genevois, des infractions, en 2013, il est de 21,6% sur 59 170 cas. Pour le plus grand nombre, celles contre le patrimoine: 48 195 cas, le taux est de 12,6%! Je ne prétendrais pas que tout est dit, puisque pour le domaine «contre la vie et l’intégrité corporelle» on arrive à 85% d’élucidation pour 2039 délits.

En définitive, non seulement l’insécurité n’est pas une légende, mais le crime paie!!!

La délinquance ne peut être confondue avec les statistiques administratives

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