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Le statut de Jérusalem à la lumière de l’histoire

OPINION. Alors que les Etats-Unis déplacent leur ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, l’ancien sous-secrétaire général des Nations unies Marcel Boisard déplore une nouvelle entorse au droit international. C’est l’ONU qui est un peu plus discréditée. Rappel historique

Il existe des lieux sacralisés par la géographie, la religion ou l’histoire.

Jérusalem en représente l’illustration. Sa force symbolique engendra plus de violence que de coexistence. Ainsi son destin fut-il riche, brillant et douloureux.

Les trois monothéismes

La place de Jérusalem dans la conscience des trois monothéismes est spécifique. Pendant la courte période initiale de la mission de Mohammed, les musulmans prièrent en direction de Jérusalem. Ils furent ensuite instruits de se tourner vers La Mecque. La référence coranique apparaît lors de l’évocation du «Voyage nocturne». Le Prophète aurait été transporté de La Mecque à Jérusalem et, de là, vers Dieu lors d’une ascension céleste. Sur l’emplacement d’où le cheval ailé quitta censément la terre, la mosquée d’Omar fut érigée. Elle demeure l’un des joyaux de l’architecture mondiale. Cette esplanade du «Noble Sanctuaire» (Haram el-Sharif) représente le troisième lieu saint de l’islam.

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Les chrétiens sont attachés à une Terre sainte. Le concept même de Jérusalem est cependant très ambigu, selon qu’il est placé dans une perspective de spiritualité ou de territorialité. La Jérusalem céleste est une approche mystique de tout endroit où la vie chrétienne est vécue. La Jérusalem terrestre, quant à elle, représente concrètement la terre où Jésus a vécu. Elle a servi de prétexte aux croisades et demeure vénérée par des millions de pèlerins, catholiques et orthodoxes, surtout.

Enfin, dans la conscience juive, Jérusalem serait une réalité concrète qui a traversé les siècles. Le roi David en fit un centre d’identification «nationale». Elle devint le symbole d’une entité humaine séculaire, qui se maintint malgré les vicissitudes de l’histoire. Sous son autre nom, Sion, elle se prétend le lieu de rassemblement de la diaspora. Symbolisation d’un peuple, elle est évoquée avec émotion par tout Juif, religieux ou laïc, voire athée. Ces différentes formes de sacralisation ne facilitent pas le dialogue, car elles sont foncièrement irrationnelles.

Depuis les pharaons

Apparue il y a quelque quatre millénaires, la ville semble avoir été gouvernée par des chefs, jouissant de fonctions politique et sacerdotale, vassaux du pharaon égyptien. Son nom initial fut hébraïsé en Yérushalayim, soit «fondement de la double paix». Mille ans avant l’ère chrétienne, elle fut prise par le roi David, puis gouvernée, pendant cinq siècles, par ses successeurs dont Salomon, qui l’embellit.

Elle n’a pas toujours été une capitale, mais souvent une cité autonome et sans cesse un centre religieux éminent. Les grands conquérants de l’Antiquité s’en emparèrent, Nabuchodonosor, le Babylonien, en chassa les Assyriens. Les populations furent déportées. De cette époque remonte la mélancolie obsessionnelle et très violente du peuple juif: «Si je t’oublie, Jérusalem…» Les troupes de Darius le Perse, puis d’Alexandre le Grand s’imposèrent. A la période hellénistique suivirent Hérode et l’Empire romain, pendant plus de 600 ans. La majorité de la ville était chrétienne, mais elle s’affirmait aussi comme un centre culturel de la diaspora juive.

Ces différentes formes de sacralisation ne facilitent pas le dialogue, car elles sont foncièrement irrationnelles

Dès le début de l’ère chrétienne, le territoire stratégique, s’étendant de la rive méditerranéenne au fleuve Jourdain, et de l’Egypte à la Syrie, fut appelé Palestine. Au VIIe siècle, les armées musulmanes s’en emparèrent et donnèrent à Jérusalem une appellation arabe, Al-Quds, «la sanctifiée». Diverses dynasties musulmanes s’y succédèrent, avec une interruption de près de quelque 200 ans, lors du Royaume franc autour des «Lieux saints» chrétiens, dès le milieu du XIe siècle.

Impossible mandat palestinien

En 1517, la Palestine fut incorporée à l’Empire ottoman, dont elle fit partie jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle passa alors sous un «mandat» que la Société des Nations avait confié aux Britanniques.

La gestion du mandat palestinien s’avéra vite impossible car il visait deux objectifs contradictoires: conduire la population arabe à l’indépendance et constituer, contre la volonté des autochtones, un foyer national pour des étrangers persécutés en d’autres lieux. La violence était inévitable. L’Etat mandataire souhaitait se retirer d’un bourbier que sa politique impérialiste antérieure avait généré.

La question de Palestine fut mise à l’ordre du jour de la première session de l’Organisation des Nations unies. Une commission proposa la partition entre un Etat juif et un Etat arabe, plus Jérusalem et sa banlieue placées sous l’autorité des Nations unies. L’Assemblée générale accepta cette proposition en novembre 1947. Le texte prévoyait une union économique, la garantie d’accès aux Lieux saints et le retrait des forces britanniques. Les Etats arabes refusèrent, au motif que la décision violait le principe essentiel du droit des peuples à décider de leur destin.

L’indépendance d’Israël

L’adoption de la résolution entraîna de violents troubles, puis la guerre, dès le printemps 1948. Les Anglais retirèrent leurs troupes. Israël déclara son indépendance, dans la foulée, avec Tel-Aviv comme capitale, le 14 mai. Les diverses trêves imposées par les Nations unies furent brisées. Quelque 750 000 civils palestiniens durent fuir. Au cours du premier semestre 1949, des accords d’armistice furent signés, séparément, entre Israël et les Etats arabes limitrophes. Ils devaient être temporaires et ne reconnaissaient aucune des revendications des parties au conflit. Israël avait conquis davantage de territoire que ne lui conférait le plan de partage, y compris la partie occidentale de Jérusalem. Les lignes d’armistice devinrent frontières.

Légalement, le statut définitif de la ville devrait encore être fixé à la conclusion d’accords de paix

La Cisjordanie, Jérusalem-Est incluse, passa sous la juridiction de la Jordanie en 1950, dans l’attente d’une solution définitive. Une conférence entre les protagonistes, tenue à Lausanne, et de nombreuses réunions ne permirent pas de trouver une solution aux trois problèmes principaux: le sort des réfugiés, prioritaire pour les Arabes, la délimitation des frontières, essentielle pour les Israéliens, et le statut de Jérusalem. La situation sur le terrain trouva une forme de pérennité, jusqu’au conflit armé de juin 1967.

Au cours des tractations relatives à la partition du territoire, la diplomatie vaticane fut très active. Jérusalem devait constituer une zone démilitarisée et jouir d’un statut international particulier, afin de garantir le respect des traditions acquises, la protection des sanctuaires et le libre accès de tous à leurs lieux sacrés. L’influence catholique dans le débat fut telle que le statut spécial proposé passa dans le langage diplomatique de New York sous la forme latine de «Corpus separatum»! Légalement, le statut définitif de la ville devrait encore être fixé à la conclusion d’accords de paix.

Violation du droit international

La guerre de juin 1967 changea la donne. La partie orientale de Jérusalem fut annexée, en violation du droit international et la ville fut unilatéralement déclarée, en 1980, capitale «unie et indivisible» de l’Etat d’Israël. Une politique de faits accomplis est, depuis lors, menée avec une constance systématique. A l’été 1980, le Conseil de sécurité passa deux résolutions. Exceptionnellement, les Etats-Unis ne firent pas usage de leur droit de veto. Les termes sont sévères. Elles se réfèrent au «statut particulier» de la ville. Elles dénoncent une violation du droit international et exigent de mettre fin à toute modification juridique ou géographique des lieux. Les ambassades étrangères qui s’y seraient trouvées devaient déménager vers Tel-Aviv! Néanmoins, le président Trump, s’appuyant sur une décision du Congrès, annonça, en décembre 2017, s’en être saisi pour annoncer sa décision de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem, au mépris de toutes les résolutions des Nations unies. La réprobation fut unanime. Les Etats membres demandèrent son annulation par 14 voix contre une au Conseil de sécurité et 128 voix contre 9 à l’Assemblée générale, nonobstant les menaces de représailles émises par Washington.

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Initialement prévu pour 2019, le transfert du personnel diplomatique américain a, formellement, été avancé au 14 mai 2018, afin de coïncider avec le 70e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël. Le futur bâtiment de l’ambassade sera construit sur un terrain, qui, ironiquement, se situe entre deux tracés de la ligne verte de l’armistice de 1949, dans un no man’s land non attribué à Israël, ni à aucun Etat arabe, lors des accords de cessez-le-feu. Cette décision, contestée, ne simplifie pas la solution du problème israélo-palestinien. Il n’y avait ni urgence sécuritaire, ni aucun intérêt économique pressant. Elle décrédibilise encore davantage l’Organisation des Nations unies. Le droit international public, comme les institutions qu’il a fait naître, est une instance d’autorité, mais non pas de pouvoir*. Ainsi, la force prime-t-elle encore sur le droit. Quand bien même elle ne menace pas directement la paix mondiale, la question de Jérusalem est un cas d’école illustratif. Il faut le regretter et s’en inquiéter.


Marcel A. Boisard, PhD, est ancien Sous-secrétaire général des Nations Unies.


* Je développe ces arguments dans mon dernier ouvrage: BOISARD, Marcel A.: Une si belle illusion. Réécrire la Charte des Nations unies, Paris (Ed. du Panthéon) 2018.

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