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Stéphane aujourd’hui, comme Caroline hier

Documentaire à la première personne réalisé par Stéphane Riethauser, «Madame» bouleverse

Dans Ad Astra, Brad Pitt part retrouver son père aux confins de Neptune. Dans Joker, Joaquin Phoenix est mû par une sourde violence. Dans Alice et le maire, Anaïs Demoustier aide Fabrice Luchini à penser. Et avec Sorry We Missed You, Ken Loach continue, envers et contre tout, à dénoncer les injustices dont est victime la classe ouvrière. Cet automne, on peut voir dans les salles romandes plusieurs films qui auront marqué l’année cinéma 2019. Plus discrètement, plus modestement, Madame fait, lui aussi, partie de ces longs métrages qui, longtemps après leur vision, nous accompagnent. Documentaire à la première personne signé Stéphane Riethauser, entièrement réalisé à l’aide d’images préexistantes, Madame est profondément émouvant.

Cette dame à laquelle fait référence le Genevois, c’est sa grand-mère, Caroline. A une époque où les femmes devaient se contenter d’être des épouses et mères, Caroline a sans véritablement en avoir conscience brisé des tabous, sorte de féministe avant le féminisme. Elle était libre, Caroline. Stéphane Riethauser a commencé, de son côté, par tenter de trouver sa place au sein d’une famille qui attendait qu’un homme se comporte en homme. Il a eu une petite amie, il a fait son école de recrues. Mais comme Caroline, il s’est rendu compte qu’il jouait un rôle. A 22 ans, en 1994, il fait son coming out. Ses parents ont dû encaisser le coup. Avec le recul, ils sont fiers d’avoir su dialoguer avec leur fils. Car le dialogue est, souvent, le meilleur des remèdes.

Un ami sensible

Madame – et je l’écris sans avoir l’impression de verser dans l’hyperbole – est un grand film. Stéphane Riethauser, qui dès le milieu des années 1990 s’est mué en activiste défendant le droit à la différence et prônant justement le dialogue, est un garçon d’une grande sensibilité, ce genre de personne qui vous donne instantanément l’impression d’être son ami. En ces temps d’individualisme forcené et de désespérante selfiemania, c’est une qualité précieuse.

Portrait:  Stéphane Riethauser, l’homosexualité visibilisée

Si Madame est un film profondément émouvant, c’est parce que son réalisateur s’y raconte sans s’épargner. La manière dont il a entremêlé des vidéos privées, des films de famille réalisés par lui mais aussi par son père, est virtuose. J’ai aimé Ad Astra, j’ai adoré Joker, j’ai été transporté par Alice et le maire et secoué par Sorry We Missed You. Mais aucun de ces films n’a réussi à provoquer en moi la même émotion que lorsque Stéphane Riethauser évoque ce moment où Caroline a accepté son homosexualité: «Dans le fond, tu es comme Jean Marais et Jean Cocteau…» Impossible, à ce moment précis, de ne pas être ému aux larmes.


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