«Je suis un peu triste de ne pas avoir passé ma combinaison, mais super-content que le public ait apprécié le programme.» Une chose sépare Stéphane Lambiel, cité depuis Tallinn par l’agence Sportinformation, et le commun des sportifs: à ses yeux, le résultat n’est pas l’essentiel. Ça tombe bien, parce que le Valaisan, qui a manqué son quadruple saut tout en se contentant d’un double axel, n’est que cinquième après le programme court des championnats d’Europe – le libre a lieu jeudi. Loin, en termes de performance, très loin d’un Evgeni Plushenko parfait. «Il est excellent techniquement, mais il n’interprète pas la musique», lâchera à propos du Russe Peter Grütter, entraîneur de Lambiel. La veille au téléphone, la même voix nous disait: «Stéphane est un artiste. Or, l’art ne se calcule pas. Malheureusement, il y a parmi les juges des gens insensibles. Vous savez, ça fait des années que nous ne parlons jamais de résultats entre nous. Parce qu’il a toujours préféré une médaille d’argent parfaite à l’or en demi-teinte. Son plus grand succès, c’est celui qu’il a auprès du public.»

Telle est la thèse: Stéphane Lambiel, artiste dans l’âme, davantage oiseau de gala que bête de concours, voltige au-dessus des contingences mathématiques – hier, il a récolté 77,45 points, contre 91,30 à Plushenko. Son moteur, c’est le tourbillon des émotions. Cédric Monod, ancien patineur et consultant pour la TSR: «Pour se présenter tout seul, au milieu d’une patinoire de 20 mètres sur 60, il faut avoir envie de séduire. Il y a certainement un besoin d’amour et de partage de sa part. Certains essaient d’exprimer ça, mais c’est racoleur. Tandis que chez Stéphane, il y a une vraie sincérité.» Avec tous les pics que cela génère: «C’est vrai que je suis difficile à vivre, extrêmement sensible et perfectionniste», confiait-il aux championnats de Suisse 2005, après avoir coiffé le cinquième de ses neuf titres nationaux. «Avec moi, c’est tout ou rien. Un simple détail peut m’affecter. Je suis souvent tout en haut ou tout en bas.»

Bref, une vie d’artiste comme on se la figure; libre et ego. Stéphane Lambiel est un as de la pirouette, au propre comme au figuré. Autoproclamé «petit prince», il lui arrive de parler de lui à la troisième personne. Autrefois, au moment des notes, il mimait une coccinelle en guise de salut à ses admirateurs. Fidèle à sa nature. Un peu comme si son seul juge et adversaire, c’était lui. «Il ne faut pas se comparer aux autres», expliquait-il la semaine dernière à Lausanne. «Il faut faire confiance à son travail et donner tout ce que l’on a. Parce que si tu n’exprimes pas ce que tu ressens, tu es à côté de tes patins.»

Quand les autres raisonnent capital points, lui rêve à l’adéquation parfaite entre son propre pathos et sa prestation d’athlète. «Plushenko récite son patinage, Stéphane le vit», résume Cédric Monod, qui fut aussi son coach fugace. «Ce qui saute aux yeux, c’est la maîtrise esthétique qu’il a de son corps. N’importe lequel de ses mouvements, qu’il lève le bras ou qu’il tourne la tête, dégage une fougue et une théâtralité que les autres n’ont pas. L’image que j’ai de lui, c’est celle de quelqu’un qui écoute ses émotions, au plus profond de son âme.» La peinture n’est pas sèche, mais Peter Grütter passe une deuxième couche: «Il a une présence unique, c’est quelque chose d’inné, de très profond. Ça vient de l’intérieur. On sent qu’il est entier, honnête, et les gens sont touchés par ça.»

Stéphane Lambiel, un artiste touché par la grâce? Dans une moindre mesure, selon Gilles Jobin, chorégraphe à tendance très contemporaine et observateur détaché du patinage artistique: «Il y a beaucoup de fluidité, mais on est dans le spectaculaire, dans l’émotion un peu mimée. J’ai de l’admiration pour ce qu’ils font, mais mon problème avec le patinage c’est qu’il y a des limites et peu d’alternatives. On n’aime pas trop l’innovation dans ce milieu. C’est Holliday on Ice, Michael Jackson, le show, le kitsch… J’ai l’impression qu’on est bien loin des préoccupations artistiques, on est dans la «spectacularité». On est les bras en l’air, on s’arrache un peu les tripes, avec une danse très synchronisée sur la musique.»

Stéphane Lambiel corrobore ce dernier point en explicitant le choix de Verdi pour porter son nouveau programme libre – un songe de Peter Grütter l’y aurait poussé: «Quand j’ai écouté La Traviata, je me suis tout de suite vu faire mes pas», raconte le Valaisan. «Il fallait que je trouve cette magie, cette fraîcheur dont j’avais besoin. Ça va tourner, il y a beaucoup de valse, un rythme que j’adore, où tu as envie d’avancer, de danser.»

De prendre des risques, aussi. «Nous travaillons beaucoup dans l’improvisation», témoigne Salomé Brunner, sa chorégraphe. «Stéphane exprime ses idées en vrac et, après, on garde les meilleures en fonction de ce que nous ressentons.» Toujours, la fibre émotionnelle prend le dessus sur les considérations techniques: «Stéphane est un compétiteur habitué à évoluer dans un milieu que j’imagine dur», dit Julien Favreau, danseur principal du Béjart Ballet, au nombre des amis du patineur. «Mais je vois un lien étroit entre ce qu’il fait sur la glace et ce que je fais sur scène. On sent qu’il veut surtout se faire plaisir. Sachant que, s’il ressent du plaisir, les juges, le public et tout le reste suivront. Stéphane a une aura particulière. C’est celui qu’on a envie de regarder, qui accroche le public. C’est aussi ce qu’on appelle le feu sacré. Il est investi à 200%.» A distance et en écho, le patineur confirme: «C’est la passion qui construit mon chemin.»

Un chemin à l’image de celui qui le parcourt, à la fois flamboyant et tortueux. Tantôt indécis et si déterminé. «C’est un caractère fort, il est impossible de lui imposer les choses», note au passage Cédric Monod. «Il est hyper-sensible. C’est un avantage, dans le sens où il a toujours utilisé ses émotions comme un moteur plutôt que comme un frein. Mais ça peut aussi être un inconvénient, avec les changements d’humeur qui peuvent entraîner un manque de constance.»

La seule chose qui ne change pas, c’est le changement, a-t-on coutume de dire. Stéphane Lambiel, né dans une famille où, selon ses dires, «on a toujours été poussés à faire mieux que ce qu’on sait faire», incarne volontiers l’adage. Bouger, avancer. Découvrir, partager. «Le côtoyer, c’est une grande richesse, sur le plan artistique mais aussi d’un point de vue humain», s’émeut Salomé Brunner. «C’est quelque chose de difficile à décrire. Ça se sent, ça se vit.»

Peter Grütter essaie de trouver les mots: «Stéphane est un grand séducteur, il est attiré par l’art, il adore le théâtre, la danse, la musique, l’opéra. Il va vous faire des jeux de mots dans différentes langues, c’est un esprit très vif qui capte des choses que les autres ne captent pas. Avec lui, on est toujours sur le qui-vive, on ne s’ennuie jamais. Sa faculté à toujours apporter quelque chose de nouveau m’a beaucoup étonné. Parfois, on a l’impression qu’on a tout exploré, mais avec lui, non, jamais…»

Octobre 2008: corps usé et tête vide, Stéphane Lambiel annonce son retrait de la compétition. «Plusieurs personnes de la fédération, plein de juges me disaient alors de le faire revenir», raconte Peter Grütter. «Moi, je n’ai jamais insisté. Ça devait venir de lui.» Juillet 2009: le Valaisan dévoile sa volonté de participer aux Jeux olympiques de Vancouver, quatre ans après sa formidable médaille d’argent à Turin. Janvier 2010, malgré une jambe plus courte que l’autre, une hanche martyrisée et des adducteurs en feu: «La médaille d’or est un objectif réalisable.»

Stéphane Lambiel ne remportera pas son premier titre européen jeudi à Tallinn. Il ne montera sans doute pas non plus sur la première marche du podium à Vancouver le mois prochain. «Pour gagner, il devra être irréprochable sur le plan technique et compter sur une erreur de Plushenko», diagnostique Cédric Monod. «Ce n’est pas impossible, mais le souci, c’est que ça fait longtemps qu’il n’a pas été irréprochable en compétition, La dernière fois, c’était lors de son deuxième titre mondial, en mars 2006 à Calgary.»

Bientôt quatre ans. Lui en a 24. Même s’il a refusé de le confirmer, Stéphane Lambiel, dont le corps lui «lance beaucoup d’alarmes», dispute probablement ses ultimes compétitions internationales à Tallinn et Vancouver. Et ensuite? Peu importe, dans le fond. «Je ne suis pas quelqu’un qui calcule», expliquait-il la semaine dernière. «J’ai juste envie de bien terminer ce chapitre pour en commencer un autre.» La vie d’artiste, quoi.

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