La scène ne se passe pas sur les réseaux, mais au resto: «Tu as lu les articles de loi de la stratégie énergétique 2050?» «Euh… non…» «Et bien, lis-les… C’est indigeste. Tous ces chiffres… je n’y comprends rien.»

Il reste dix jours à cette cliente pour comprendre les 60 pages d’articles de loi sur la stratégie énergétique 2050. Lancée il y a six ans, après l’accident de Fukushima, la réforme a pour but d’inciter à consommer moins d’énergie, d’utiliser plus de renouvelable, pour finalement sortir du nucléaire. Querelles de chiffres, luttes personnelles, conflits d’intérêts: le débat est complexe et divise les partis comme les institutions.

Au milieu de tout cela, le citoyen tente de suivre. Les résultats du sondage de l’institut gfs.bern réalisée pour la SSR et parus mercredi dans la presse témoignent d’une divergence entre Suisses romands, plutôt pour, et Alémaniques, plutôt contre. Ce oui romand s’illustre clairement, par exemple, dans la tentative d’explication diffusée sur la chaîne YouTube du PS Suisse où Roger Nordmann, le chef du groupe parlementaire, y énumère ses avantages. A voir par «temps pluvieux», précise-t-il.

Pour éclairer sa lanterne, la cliente du restaurant a suivi le débat d’Infrarouge le 3 mai sur la RTS. Elle en tire le constat suivant: «On parle de kilowattheures, de milliards de francs, de nombre d’éoliennes et de leur équivalent en panneaux solaires. On voit des flux d’énergie qui traversent la Suisse, des crêtes venteuses du Jura aux barrages valaisans. Et l’on sent son cerveau s’emballer.»

Baptisé «Stratégie énergétique 2050: à quel prix?», l’émission avait pour but de décrire l’éventail des sacrifices imposés à la population suisse avec une sortie du nucléaire. «On peut diminuer notre consommation d’énergie sans perte de confort», soutenait la conseillère fédérale Doris Leuthard. Sur Twitter, @beznauersetzen, présenté comme un collectif pour une «vraie» protection de l’environnement, lui répond: «Elle perd pas de confort. C’est juste la classe moyenne de la Suisse…»

Le conseiller national UDC Manfred Bühler, présent sur le plateau, a fourni une seconde réponse, qui ne s’illustre pas particulièrement par sa finesse: «C’est le syndrome de la minijupe. Doris Leuthard nous présente son projet, mais elle nous cache l’essentiel.» Voulant sans doute dénoncer une étatisation de la politique énergétique, l’UDC bernois a dû s’égarer.

On le voit: les controverses concernant la votation sont multiples. Retenons-en une, pour l’exemple: les éoliennes que Philippe Roch, ancien directeur du WWF, combat au nom de la protection de la nature. Leur gros problème, c’est selon lui «leur atteinte au paysage. La loi propose environ 1000 éoliennes en Suisse», répète-t-il.

Sur Twitter encore, Océane Dayer, présidente et fondatrice de la jeunesse suisse pour le climat utilise le hashtag #désinformation en guise de réponse: «Faux. La #SE2050 ne contient pas d’objectif pour le nombre ou l’emplacement d’éoliennes. La vraie révolution sera solaire.» Le WWF renchérit alors: «C’est faux, la loi ne contient pas ce chiffre, c’est une invention des opposants.» Dans une interview parue dans Le Temps, Thomas Vellacott, directeur de l’organisation, argue: «Le nombre de 1000 avancé par les opposants ne figure pas dans ce texte. Il ne sert qu’à faire peur aux gens. Dans l’étude que nous avons publiée il y a quatre ans, nous parlions d’environ 400 éoliennes. Il y en a aujourd’hui 37. C’est donc dix fois plus. Mais cela ne représenterait que 2 à 3% de la production, alors que le photovoltaïque pourrait couvrir une part de 25% des besoins en électricité.»

Pour illustrer l’efficacité de la mixité énergétique, Roger Nordmann explique: «Les éoliennes produisent plus d’électricité en hiver, ça permet de soutenir les barrages.» Son intervention était pourtant pacifique et informative, mais @grisou800 rétorque: «Il peut payer mon électricité s’il veut, après l’augmentation des primes maladie, des franchises, il faut encore raquer? NON!!!!»

Sujet sensible… Mais peut-être faut-il voir l’espoir dans les détails: dans ce gazouillis citant Doris Leuthard, retweeté 14 fois? «Entre 2000 et 2015, alors que la population augmentait, on a réduit la consommation d’énergie de 14,5%.»

Le 21 mai, lorsque le citoyen suisse glissera son bulletin dans l’urne, quel sera le slogan qui l’aura influencé?

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