Drôle d’ambiance aux Pays-Bas, où un petit événement a passé relativement inaperçu à la fin de la semaine dernière. Le ministre des Soins médicaux, Bruno Bruins, dont le portefeuille comprend notamment la gestion de la pandémie de Covid-19, s’est brièvement évanoui mercredi soir alors qu’il s’exprimait à ce sujet devant le parlement. Il a démissionné dès le lendemain, après avoir expliqué sur Twitter souffrir d’«épuisement» en raison de «semaines intensives».

Une dédramatisation

Tension? Tension, seulement? Ou inquiétudes plus profondes dans un pays où le premier ministre, Mark Rutte, a décidé de favoriser le développement d’une immunité collective, excluant un confinement total de la population? Son gouvernement a tout de même ordonné la fermeture des écoles, bars et restaurants afin de contrôler la progression du coronavirus. Et son chef dédramatise, en se rendant dans un supermarché de La Haye pour contrôler les réserves de papier hygiénique et conclure, devant la presse:

Nous en avons assez. […] Nous pouvons tous faire caca pendant dix ans

Au-delà du gag, le site Touteleurope.eu rappelle, lui, que, partisan de cette stratégie d’une hypothétique «immunité collective», «le Royaume-Uni a finalement annoncé la fermeture de ses écoles à compter du 20 mars». Le Guardian, notamment, s’était montré très, très critique envers la politique sanitaire préalablement adoptée. «Imaginez la situation suivante, écrivait-il à la mi-mars, votre maison est en flammes, et les personnes auxquelles vous avez confié le soin de s’occuper de vous n’essaient pas d’éteindre le feu. Bien qu’il ait tout vu venir et constaté ce qui arrivait aux voisins, brutalement terrassés, le gouvernement britannique a fait le choix inexplicable d’attiser les flammes, dans l’hypothèse erronée qu’il arriverait à les contrôler, d’une manière ou d’une autre.»

Sous la pression, un nouveau cap a donc été donné à Londres, «à l’heure où les critiques à l’encontre de cette politique du laisser-faire, toujours défendue par les Pays-Bas et la Suède, se multiplient». Mais il est difficile de s’y retrouver au milieu des «mille nuances de gris du confinement à l’européenne», titre ainsi Le Monde. Pourtant, à mesure que les pays adoptent leurs stratégies de lutte contre la pandémie de Covid-19, deux tendances se distinguent: d’un côté, «les trois pays les plus touchés, Italie, Espagne et France», qui ont successivement réduit la liberté de mouvement de leur population»; et de l’autre, certains Etats qui ont pris «des mesures moins contraignantes». Et suscité ainsi quelques belles levées de boucliers:

Mais qu’est-ce exactement que cette «immunité collective»? «Un principe par lequel on peut enrayer la propagation d’une maladie contagieuse dans une population à partir du moment où la majorité de cette population est immunisée, explique Franceinfo. Elle ne s’applique donc pas aux maladies simplement infectieuses (comme le tétanos) et nécessite que certains individus soient immunisés via, par exemple, la vaccination ou le développement d’anticorps dû à une primo-contamination.»

On laisse circuler

«Ainsi, même si le virus continue de circuler, plus le taux de personnes immunisées augmente, plus le risque de rencontre entre un malade et une personne non immunisée diminue. Le seuil de personnes immunisées nécessaire à l’arrêt de la propagation du virus dépend de la contagiosité des pathologies.» Dans le détail, on va donc «laisser circuler l’agent infectieux jusqu’à ce qu’un certain pourcentage de la population tombe malade et développe ensuite des anticorps», précise Alexandre Bleibtreu, médecin infectiologue au service des maladies infectieuses de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

La Suède divisée

Stockholm a fait le même choix stratégique. «La Suède prend son temps», titre ainsi Libération. Mais le pays est divisé. «Chaque chose en son temps», telle est la réponse de ses autorités, qui ont certes interdit les rassemblements de plus de 500 personnes, fermé universités et lycées et «encouragé le télétravail». Seulement voilà, «le moment ne serait pas encore venu de fermer». Une politique orchestrée par un homme «aux lèvres duquel le pays est désormais suspendu: Anders Tegnell, épidémiologiste en chef au sein de l’Agence de santé publique suédoise».

L’omniprésence de cet expert, dont les recommandations sont suivies à la lettre par le gouvernement, symbolise une spécificité du système suédois: traditionnellement, «les politiques se fient davantage à l’expertise scientifique qu’à une forme de rhétorique […] guerrière, en partie car nous n’avons pas eu de guerre depuis 200 ans», explique Johan von Schreeb, à la tête du centre de recherche sur la santé en temps de catastrophes à l’Institut Karolinska. C’est un pari vertigineux. Mais pragmatique. Ceux qui le tiennent expliquent qu’il n’est «pas possible d’éviter que tout le monde attrape le virus», indiquent Les Echos:

Aux Pays-Bas, selon Mark Rutte, «un confinement empêcherait, au contraire, l’immunisation et favoriserait le retour, plus tard dans l’année, du virus», rapporte Le Monde. «L’immunisation d’une part de la population permettrait quant à elle que le groupe des personnes immunes forme un bouclier pour les personnes plus fragiles», soutient Jaap van Dissel, directeur de l’Institut national de santé publique néerlandais. «Autre avantage de cette stratégie, et pas des moindres: elle permet au pays de conserver une activité économique», dit encore Franceinfo.

La Belgique effrayée

Mais ça fait peur. France Inter rappelle que la Belgique, par exemple, entrée en confinement le mercredi 18 mars, «voit d’un mauvais œil ses voisins néerlandais prôner l’immunité collective. Ses experts estiment que cette approche met en péril les efforts déployés dans l’Union européenne en général. L’immunité collective est tout à fait inacceptable», juge ainsi le docteur Yves Coppieters, épidémiologiste à l’Université libre de Bruxelles, interrogé par La Libre Belgique.

«L’inquiétude est d’autant plus forte qu’une proportion élevée de contaminations est observée dans les régions allemandes et belges proches de la frontière néerlandaise.» Reste que Ian Donald, professeur de sociologie à l’Université de Liverpool, juge que cette politique est «bien plus élaborée que celle d’autres pays, et potentiellement très efficace», quoique «plus risquée et fondée sur un certain nombre d’hypothèses». Entre les deux, il y a peut-être le pari de l’adhésion populaire prônée par Berne pour justifier un confinement relativement «doux».

Stockholm et La Haye isolés

Alors quoi? «A la poubelle, l’immunité collective?» se demande LeMatin.ch. «On ne connaît pas assez le nouveau coronavirus pour savoir ce qu’il provoque en termes immunologiques», estime une porte-parole de l’OMS au micro de la BBC, qui a longuement et intelligemment tiré les leçons du revirement de Boris Johnson. «Un revirement qui isole encore plus Stockholm et La Haye.» De toute manière, «les chiffres actuels portant sur le nombre de contaminations et de décès» ne permettent pas encore «de trancher en faveur d’une stratégie ou d’une autre». Ce que résume ainsi le ministre norvégien de la Santé, Bent Hoie:

C’est l’histoire qui montrera si le résultat est très différent

Les leçons qu’en tire El País sont similaires: «Dans aucune crise de l’histoire de l’humanité, la science n’a joué un rôle aussi important. Et pourtant, au lieu d’une réaction consensuelle, on note une pluralité inédite de stratégies nationales.» […] Les citoyens doivent prendre conscience du fait que nos politiques se sont souvent trompés et continueront de faire des erreurs, même s’ils sont animés des meilleures intentions du monde et qu’ils s’appuient sur les meilleures données scientifiques à leur disposition. Le savoir se développe ainsi avec la méthode try and error. […] Une si grande diversité […] nous permettra de tirer assez rapidement des conclusions quant à l’efficacité des mesures. Nous apprenons de nos erreurs.»


Retrouvez toutes nos revues de presse.