Ces derniers mois, le Département fédéral des affaires étrangères a consulté tous azimuts en vue de l’élaboration d’une «stratégie Chine» qui devrait être adoptée par le Conseil fédéral d’ici à la fin de l’année. Comme pour n’importe quel autre pays, il en va d’une pesée d’intérêts subtile entre la défense de l’économie et l’affirmation de nos valeurs politiques. Mais la Chine n’est pas n’importe quel pays. Elle est à la fois la première puissance économique en devenir et l’incarnation la plus aboutie d’un contre-modèle aux démocraties libérales. Comment gérer ce qui va ressembler de plus en plus à un grand écart dans nos relations? C’est la raison pour laquelle ce pays mérite, fait inhabituel, d’avoir une stratégie pour lui seul.

Pour les milieux économiques, la Chine reste sinon un eldorado, du moins un marché très attractif et qui s’est révélé, ces trente dernières années, plutôt payant. Les entreprises suisses y ont trouvé tout d’abord une base de production compétitive, puis peu à peu des consommateurs en croissance continue. Mieux, la Suisse est l’un des très rares pays à afficher une balance commerciale favorable avec la Chine. La qualité de ces échanges a permis de signer un accord de libre-échange, le premier pour Pékin sur le continent européen. Berne a donc tout intérêt à soigner ce partenaire et à préserver l’avantage d’une diversification de ses exportations.

Laboratoire suisse

En matière politique, les choses sont plus compliquées. Les relations sont en apparence au beau fixe en ce 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques. Pékin apprécie le rôle de laboratoire que peut représenter la Suisse pour tester son approche du continent européen, en marge des règles de l’Union européenne. A Berne, il y a ceux qui sont heureux d’afficher la qualité de ce partenariat pour mieux signifier qu’il n’y a pas que l’Europe, et d’autres qui s’inquiètent de plus en plus de l’incompatibilité des dérives du gouvernement chinois en matière de droits de l’homme avec les valeurs censées être défendues par nos diplomates.

Comment gérer ce qui va ressembler de plus en plus à un grand écart dans nos relations?

Enfin, il y a nos organes de sécurité qui, sans trop se mouiller, pointent du doigt le risque que font peser les velléités de plus en plus affirmées de la Chine d’influencer la marche du monde, y compris jusqu’en Suisse. «Le fossé entre le modèle libéral occidental et le capitalisme d’Etat autoritaire [chinois] va encore se creuser», explique le Service de renseignement de la Confédération dans son Rapport de situation 2020. La «perception d’une menace» est de plus en plus grande en Occident. Si cette «menace» n’est pas encore évidente en Suisse, elle l’est pour les Etats-Unis qui sont entrés dans une logique de confrontation économique et idéologique face à son principal concurrent sur la scène mondiale. «Un nouvel ordre bipolaire entre les Etats-Unis et la Chine, dont on ne distingue pour l’heure toutefois pas encore clairement les contours, pourrait se mettre en place», souligne le rapport. Quant à l’Europe, elle est en train d’évoluer sensiblement vers une mise à plat de ses relations avec un pays considéré depuis cette année, selon les termes de la Commission européenne, comme un «concurrent stratégique et un rival systémique».

Leçon chinoise

En quoi cela nous concerne-t-il? La Suisse neutre aura de plus en plus de difficulté à trouver une ligne de crête entre ses intérêts économiques et ses valeurs politiques pour commercer avec la Chine. Le risque est que des entreprises suisses, établies en Chine ou passées sous contrôle d’entreprises d’Etat chinoises, soient à l’avenir la cible de boycott américain. Le risque est que nos diplomates, par exemple à l’ONU, soient mis sous pression, à Berne ou à Pékin, pour ne pas nuire à nos bonnes relations économiques. Un exemple? En début de semaine, la secrétaire d’Etat Krystyna Marty menait un dialogue politique avec le vice-ministre chinois des Affaires étrangères chargé des affaires européennes, Qin Gang. Dans le communiqué suisse relatant cet entretien, il est fait mention que les questions de droits et de libertés relatives au Xinjiang, au Tibet et à Hongkong ont été abordées dans le cadre des «bonnes relations cultivées» entre les deux pays. Dans le compte rendu chinois, il est expliqué que notre pays n’a pas à se mêler de ce qui ne le regarde pas et que «la Suisse est aussi confrontée à divers problèmes liés aux droits de l’homme tels la détention illégale de citoyens d’autres pays, la violation de la liberté d’expression des journalistes et le rapatriement illégal de réfugiés». L’ambassade de Chine à Berne ajoute: «On espère que la Suisse respectera les buts et les principes de la Charte des Nations unies.»

On doit s’attendre à ce que le pouvoir chinois, fort de son nouveau statut, fasse de plus en plus la leçon à Berne, que ce soit au nom de la Charte de l’ONU ou de ses propres valeurs, celles qui se déploient en ce moment à Hongkong pour éliminer les dernières traces de semi-démocratie sur son territoire. Il est en effet temps de s’interroger sur notre stratégie chinoise.

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