Si le capital avait une patrie, ce serait la Suisse. Nos gérants de fortune administrent 4000 milliards de francs. Et de fait, la débâcle des marchés financiers n'est pas loin d'ébranler les fondements de la Confédération. Les trois victimes sont la confiance, le «y-en- a-point comme nous» et le modèle suisse des dernières décennies.

En Europe continentale, aucune autre économie ne s'est mondialisée aussi résolument que la nôtre. Cette stratégie a été profitable - mais la Suisse est devenue vulnérable. C'est le revers de la mondialisation. La crise nous invite à dresser un constat déplaisant: UBS et Credit Suisse, les deux grandes banques, sont trop grandes pour notre petit pays. UBS a perdu pas loin de 50 milliards de francs: 10% du produit national. Sa faillite ruinerait une économie florissante; par la force des choses, l'Etat devrait lui porter secours. Il devrait. Mais en aurait-il les moyens?

Le bilan d'UBS se monte à 2000 milliards de francs, celui de Credit Suisse à 1200 milliards, au total 3200 milliards. Si la Confédération devait éponger ne serait-ce que 10% de ce montant, elle se retrouverait elle-même en déroute. Une ardoise de 320milliards de francs? Ce seraient les deux tiers du produit national; au bas mot, la Confédération triplerait ses dettes.

Personne n'y songeait avant la crise. Or soudain le «risque systémique» qui émane des deux grandes banques s'avère ingérable pour la Suisse. «UBS devra abandonner une bonne partie de ses activités, estime Hans Geiger, professeur de gestion bancaire à l'Université de Zurich. En un mot, elle devra diviser son bilan par deux.»

Peut-on réduire de moitié des institutions nationales? La Suisse, toute petite, est fière de ses grandes entreprises et de leur puissance. Longtemps, UBS et Credit Suisse ont conforté l'identité d'une nation qui, pour bonne part, se définit par le succès de son économie. De surcroît, les deux banques contrôlent quelque 80% du marché intérieur. Si l'UBS devait s'effondrer, ce serait une catastrophe nationale. Nous l'avons frôlée.

On saisit l'anxiété du Conseil fédéral et des autorités de surveillance. Il y va de l'intérêt national que les deux grandes banques diminuent leur activité et augmentent leur capital propre. Mais cela réduira leurs bénéfices et pèsera sur le cours de leurs actions, ce qui peut susciter une offre publique d'achat par des établissements comme la HSBC (la Hongkong and Shanghai Banking Corporation). D'ores et déjà, le fonds souverain de Singapour a acheté une part de 9% d'UBS lorsque la crise a éclaté: un sauvetage de dernière minute.

Le grounding de Swissair en octobre 2001 a bouleversé la nation, mais son impact sur l'économie a été insignifiant. Toutefois, les dirigeants des grandes banques et les principaux membres suisses de la «classe globale» (Lord Dahrendorf) ont montré à cette occasion qu'ils ne s'efforceraient plus de sauvegarder les sanctuaires nationaux.

Mais en octobre 2008, la situation est autrement plus sérieuse car une partie de notre substance économique est en péril: UBS est un noyau de l'économie. Sa reprise par une banque étrangère mettrait en question le modèle helvétique des trois décennies passées: lentement mais sûrement, notre pays ultra-mondialisé perdrait le contrôle de sa mondialisation. La Suisse, qui n'a aucun poids en politique internationale, n'en aurait plus dans l'économie mondiale.

Le dilemme d'un petit Etat globalisé: ses élites multinationales perdent au fur et à mesure leurs attaches avec le pays. Dans cette Confédération si hétérogène, les grandes entreprises étaient naguère un ciment de la nation. Les géants jaune et orange, La Poste et Migros, restent en mesure de «rassembler» à leur façon les Suisses, d'éveiller un sentiment de proximité et d'appartenance à un ensemble, bref de contribuer à notre unité précaire. Tandis que les géants transnationaux, Nestlé et Novartis, Roche ou Swiss Re, s'éloignent en leur for intérieur de la Suisse, même s'ils ne songent pas sérieusement à délocaliser leur siège.

En Europe, seules l'Angleterre, l'Allemagne et la France ont plus de grands groupes transnationaux que la Confédération. Cela nous flatte. Or, il est à la fois avantageux et hasardeux de jouer le jeu des «global players». UBS, qui voulait être à la pointe du mouvement, a présumé de ses forces. Sept ans après l'effondrement de la compagnie aérienne nationale, l'impensable est à nouveau pensable, l'inimaginable tangible: «UBS va-t-elle survivre?» Le seul fait que les Suisses aient à se poser la question est un nouveau traumatisme. La Banque nationale a pressenti la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort pour qu'elle vienne à la rescousse au cas où la Suisse ne serait pas en mesure de mener par ses propres forces une action de sauvetage; un accord secret aurait été conclu.

Or, le Conseil fédéral et les dirigeants d'entreprise se gardent bien de mettre en évidence de telles dépendances et de relever - outre ses grands avantages - les effets pervers de la mondialisation. L'ambiance est irréelle. Le peuple de l'«Alleingang» n'est pas conscient du fait qu'en cas de crise grave, il dépendrait de la BCE et de l'UE. UDC exalte la souveraineté nationale au moment même où la crise financière et ses réactions en chaîne illustrent l'interdépendance globale. Les Suisses sont fiers de «leurs» multinationales qui s'éloignent d'un pays qui ne représente que 1 à 2% du marché mondial.

Beaucoup de chefs d'entreprise, et parfois les plus capables, viennent de l'étranger, c'est la loi des grands nombres. Or certains patrons suisses regardent aussi la Suisse comme «de l'extérieur». Les patriotes «offshore» à la Tito Tettamanti n'aiment la patrie - qu'ils confondent avec une société anonyme - que quand elle leur est profitable. Afin de mieux positionner la Suisse SA, ils plaident pour une stratégie de «City-State» à la Singapour; l'actionnaire d'UBS donne l'exemple. Ils préconisent une Confédération «offshore», à la fois au milieu et en marge de l'Europe, cosmopolite et chauvine, mondialisée mais neutre dans son coin.

Or, l'ouragan mondial a frappé de plein fouet notre coin du monde. La place financière, à laquelle nous devons 10% du revenu national, est sur la défensive. La Suisse restera-t-elle l'îlot de stabilité qu'elle était? Elle vit en partie du salaire de la confiance, à savoir des milliards d'euros et de dollars qui affluent. Si la confiance décline, l'argent fondra comme neige au soleil. La mondialisation forcenée d'UBS a mis à mal le principal atout de notre pays, sa stabilité.

Le grand historien Hansjörg Siegenthaler compare le tournant que nous vivons avec le virage de 1875 dans l'histoire de la Grande-Bretagne. Des siècles durant, la Compagnie anglaise des Indes orientales et d'autres entreprises privées jouèrent le rôle clef dans la colonisation du monde. Cependant, une crise économique et la montée de nouvelles puissances coloniales exigèrent finalement l'intervention de l'Etat.

A l'image de la colonisation d'antan, la mondialisation entre aujourd'hui dans sa deuxième phase: les grands groupes internationaux ont porté ce mouvement avant qu'il ne s'emballe et dégénère. Dès lors, il est inévitable que la communauté des Etats prenne les rênes et détermine les règles qui préviendront une nouvelle crise financière mondiale.

Or, cela modifie profondément les règles du jeu pour la Suisse. Durant la seconde période de la mondialisation, notre pays peinera à défendre ses intérêts. Si le pouvoir politique de l'UE et des grandes nations prévaut sur celui des grands groupes transnationaux, le poids spécifique de la Confédération diminuera. Son isolationnisme se retournera contre elle.

Quelques banquiers, qui auraient dû rester, fiers et humbles, de simples prestataires de services, s'étaient autoproclamés «Masters of the Universe». Mais jusqu'à nouvel avis, l'industrie prime à nouveau sur la finance. Alors que la place financière, essentielle pour notre pays, doit se rénover en profondeur, la place industrielle prospère et impressionne. Ici, la stratégie de mondialisation de la Suisse reste un formidable succès - pour autant que la crise financière ne tourne pas en crise économique mondiale. Celle-ci frapperait violemment la Suisse qui gagne un franc sur deux hors des frontières. Dans notre «Wirtschaftsnation», notre «nation de l'économie», portée bien plus que d'autres par la réussite de ses entreprises, une règle prévaut: quand l'économie souffre, la nation souffre.

Publié le samedi 4 octobre dans Das Magazin

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