Il y a des événements auxquels on a peine à croire. Felix Edmondovitch Dzerjinski, le fondateur de la Tcheka, de retour en plein cœur de Moscou? La statue déboulonnée en grande liesse sur la place Loubianka en août 1991 à Moscou, en présence d'une foule délirante et de Rostropovitch accouru pour jouer de son violoncelle, serait donc remise en place, et bientôt narguerait le drapeau russe tricolore qui flotte sur le Kremlin!

Le maire de la capitale, Iouri Loujkov, a décidé de faire revenir l'immense et hideuse statue du parc périphérique où elle est reléguée. On croit vraiment rêver! mais d'un mauvais rêve. Dzerjinski, écrivait récemment le journal Izvestia à sa une, est un «Ben Laden» des années 1920. Il commença par la terreur individuelle avant la chute de l'ancien régime, il poursuivit par la terreur d'Etat une fois le bolchevisme au pouvoir. C'est à lui que l'on doit l'élimination systématique de tous les opposants, en particulier des socialistes russes. Le régime totalement arbitraire d'élimination de tous ceux qui étaient jugés nuisibles, les exécutions dans les couloirs, les interrogatoires «au rouleau», c'est Dzerjinski. En 1934, la fontaine qui ornait le centre de cette vieille place du centre de Moscou fut démontée et remplacée par un tertre dominé par la statue de «Félix de Fer». En 1991, la statue fut exilée au Fossé de Crimée.

Peu importe si la statue était réussie ou non! Il faut vouloir semer du sel sur les plaies vives de la mémoire russe pour imaginer pareil retour symbolique de Dzerjinski au cœur de la capitale russe. Le comité Héritage et renaissance de la Russie, que préside l'historien Andreï Zoubov et auquel prennent part des intellectuels qui n'hésitent pas à militer sur la place publique, comme Alexeï Kara-Mourza ou le politologue Alexeï Salmine, a rédigé le 24 septembre une déclaration où l'on peut lire: «La signification de la restauration de la statue de Dzerjinski prend un relief particulier si l'on se rappelle que son enlèvement fut un des événements les plus forts d'août 1991, symbolisant la rupture avec le passé communiste. Elle apparaît complètement inepte si l'on prend au sérieux les déclarations du pouvoir russe actuel sur la nécessité des réformes, car Dzerjinski exerçait son activité punitive au nom d'un système qui est aujourd'hui officiellement répudié.»

On a peine à y croire, même si l'on a dû admettre le retour du drapeau rouge pour l'armée (il y a deux drapeaux officiels dans la Russie actuelle), et bien d'autres gestes emblématiques qui ont pour but de se concilier la partie vieillissante de la population qui peine à comprendre les changements, et qui survit avec difficulté. La Russie d'aujourd'hui, celle du président Poutine, offre un étrange champ symbolique dédoublé, elle est un vrai Janus bifront sémantique. Mémorial, l'organisation de défense des victimes et survivants du goulag, ne reçoit pas d'aide dans ses activités pour l'élucidation du passé criminel, le monument aux victimes, dû à Andreï Voznessenski, est relativement caché; à quelque distance de la gare de Biélorussie. Lénine trône toujours place d'Octobre (ou de Kalouga), mais au moment où Mémorial vient de découvrir un des plus grands charniers du pays près de l'ancienne Leningrad, ce sont les fils des disparus qui mènent les travaux eux-mêmes, sans aide des autorités.

Dzerjinski de retour à la Loubianka serait un symbole si fort qu'il compromettrait même ce subtil équilibre des symboles dans la Russie d'aujourd'hui. Le maire de Moscou voudrait-il plaire au chef du Kremlin? Nul ne nous dira d'où vient l'initiative. M. Loujkov l'explique par son souci de rééquilibrer l'ensemble architectural de la place, qui lui semble vide aujourd'hui, depuis qu'on a enlevé la croix orthodoxe en bois qui, un temps, a remplacé Félix de Fer.

On a peine à y croire, surtout parce que ce geste ne correspond plus du tout à la Russie naissante, montante, affranchie du passé et résolument tournée vers l'Europe Il est vrai qu'il y a aussi les rouge-brun de Limonov (qui, lui, est emprisonné pour détention d'armes), un Parti communiste toujours massif mais déchiré entre conservateurs (Ziouganov) et réformistes (Seleznev), il y a les esthètes qui voient dans le soviétisme architectural ou sculptural les débuts du postmodernisme.

Faut-il voir dans cette décision un acte muséal comme il y en a tant d'autres vis-à-vis du passé soviétique, l'accomplissement des voeux du guide de Moscou le plus branché (dû à un Américain), Afficha, où l'on trouve les restaurants à la mode, les lieux gays et lesbiens, les salons de beauté, les bars, les kartings, les casinos et qui nous dit, en évoquant la Loubianka, qu'il serait bon de restaurer cet ensemble de pur style soviétique?

Dominée par le massif immeuble de l'architecte Chtchoussev, qui abritait les bureaux et la prison de la Loubianka (et abrite aujourd'hui le FSB), la place reprendra le style qu'elle avait quand les «corbeaux noirs» y conduisaient leurs proies de la nuit. Ce sera un petit frisson muséal…. La «Troisième Rome» n'a pas fini de cumuler les paradoxes.

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