Depuis une semaine, les Suisses et leurs voisins d’outre-Rhin se passionnent pour une histoire d’espionnage. Un agent du Service de renseignement de la Confédération a été arrêté en Allemagne. Il a traqué des inspecteurs du fisc d’un des Länder les plus engagés contre l’évasion fiscale. Aux ingrédients romanesques de toute aventure d’espions se mêlent des symboles nationaux: le secret bancaire, la défense du contribuable, le respect de la souveraineté, etc.

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En guise de réactions, les caricatures ne sont jamais loin: il y aurait d’un côté les autorités suisses, assez stupides pour avoir en 2017, alors que le secret bancaire est mort, un agent ringard, chasseur d’inspecteurs du fisc, posté en Allemagne. De l’autre côté, il y aurait les bons Allemands, choqués de telles méthodes de la part du petit voisin assis sur son trône en or.

Pire, nous annoncent de gros titres: le Conseil fédéral a validé toute l’opération! Mais c’est le contraire qui eût été scandaleux. Il faut prendre sa respiration et remettre l’affaire dans son contexte. Les faits reprochés à l’espion suisse arrêté en Allemagne ne se sont pas produits en 2017. Ils remontent, selon différentes sources, à la période 2010-2014. En Suisse, le secret bancaire prend l’eau. Le Conseil fédéral, sous forte pression, peine à faire son deuil. Il proposera dès fin 2012 la stratégie de l’argent propre. Mais ce changement drastique de régime doit se faire en douceur et de manière réglementée. La sauvegarde de la réputation de la place financière suisse, de ses emplois et de la confiance des clients est à ce prix.

Sur le fond, qu’on soit pour ou contre le secret bancaire n’y change rien. Il est difficile de nier qu’à l’époque, le vol de données bancaires acquises à coups de millions par des autorités fiscales étrangères nuit à cette stratégie d’un retrait ordonné et met sous pression la souveraineté suisse. L’engagement dans ce contexte d’un agent du SRC, en dernier recours, parce que la justice et la police fédérales s’y étaient cassé les dents, suit une certaine logique.

Si problème il y a, il survient plus tard. Entre 2014-2015 et 2017, le parcours de l’homme arrêté reste trouble: était-il à ce moment-là espion au service de la Suisse? Son profil interroge.

Voilà pour le contexte suisse. Mais il y a aussi le contexte allemand. Il est électoral. Le SPD de Norbert Walter-Borjans, qui se fait surnommer «le Robin des Bois des contribuables», chantre de l’achat de CD de données volées, et de Martin Schulz, candidat à la Chancellerie, ne peut que se réjouir qu’une telle actualité s’invite dans la campagne.

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C’est le jeu politique. Mais à Berne comme à Berlin, on sait que chacun a finalement joué sa partition. Le reste est un joli scénario pour John le Carré.