Il était une fois

Le style français

Le feuilleton amoureux situé à la présidence française a été traité par la critique selon les canons du théâtre de boulevard: le style d’abord, souverain en France. Pas de morale, mais beaucoup de jugements sur la manière des acteurs, leurs déplacements sur le circuit balisé du protocole qui sert de cadre au déroulement de l’intrigue. Que le président ait une liaison a moins choqué que sa furtive échappée en moto, dûment casqué. Il prolétarisait sa fonction, c’est-à-dire, en termes de statut, il la ridiculisait. Les Français posent des limites à la normalité d’un président normal.

S’il a des désirs que personne ne lui dénie en France, le chef de l’Etat se doit de les satisfaire avec l’impérieuse obligation de n’en rien laisser savoir au-delà du cercle fermé (pas forcément étroit) de la cour, connivente par tradition. Le secret qu’elle garde est le témoignage de son privilège: elle sait ce que les autres ne savent pas. En cas d’accident, de dévoilement public par quelque dissident, les membres de la cour optimisent leur privilège en déclarant: «Je le savais.» Faussement modestes, ils précisent: «Tout le monde savait», ce qui blesse davantage le citoyen lambda, rendu à sa crasse ignorance. Ainsi se perpétue l’ordre symbolique de la république monarchisante française.

Lorsque, au tournant des années 1970-1980, Valéry Giscard d’Estaing était accusé par la gauche d’avoir reçu des diamants de Bokassa, «l’empereur» de Centrafrique, son ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski, lui conseillait de contre-attaquer en révélant la double vie de François Mitterrand. Selon les dires d’un connaisseur du milieu, Giscard d’Estaing s’y refusa. Il ne voulait pas «tomber si bas». Les amours de son rival, connues de la cour, devaient rester à la seule connaissance de la cour. Lui-même, d’ailleurs, recueillait les avantages de cette coutume.

C’est dans le même registre scénographique qu’est commentée la trahison de la First Lady par le président: la dame inspire moins de sympathie qu’une commisération superficielle. Elle n’a pas d’adhérent, le chœur n’est pas pour elle. Pire, elle est carrément éjectée de la pièce: les Français ne veulent plus d’une Première Dame. C’est trop dur pour elle, trop encombrant pour lui et trop cher pour eux. L’affaire d’amour est sublimée en affaire d’Etat: il faut réformer la présidence. On se débarrasse par le haut d’avoir à s’indigner ou à juger des torts et des raisons dans le conflit conjugal élyséen. Il n’y a pas de coupable. Au maximum, un goujat et une maladroite. Quoi de neuf, après tout?

Les relations détendues des Français avec le sexe ont fait forte impression sur Arthur Koestler quand il était à Paris, dans les années 1940. Le chapitre que l’écrivain consacre aux maisons closes dans son autobiographie écrite en 1952 est un éloge de la liberté sexuelle: «L’attitude non névrotique [ un-neurotic ] des Français à l’égard du sexe est le résultat de la sagesse et de la maturité d’une vieille civilisation qui a réussi une synthèse unique entre l’hédonisme méditerranéen et le zèle nordique, urbain; qui a marié Eros à Logos, tenant Thanatos à distance; une civilisation où les cultes de Descartes et Rabelais coexistent en harmonie. L’enfant du mariage d’Eros et Logos est la tolérance, et la connaissance du fait que la stabilité de la société dépend de son système de soupapes de sécurité. […] Ce n’est pas pour rien que les maisons closes étaient appelées maisons de tolérance.»

L’auteur de Le Zéro et l’Infini courait les femmes. Chacune d’elles était son Hélène, parfaite, et son amour pour elle absolu. Puis l’illusion disparaissait, une autre Hélène se présentait, et ainsi de suite. Paris préservait son innocence dans un cadre mental fait pour lui: «La psychanalyse est arrivée en France avec un retard de vingt ans, notait-il. Et les psychanalystes français ont encore du mal à gagner leur vie. En Angleterre et aux Etats-Unis, la moitié des gens que je connais ont consulté au moins une fois un psychanalyste, pour une raison ou pour une autre; en France, pas un. Il n’existe pas de mot français pour traduire neurotic. Névrosé est utilisé dans un sens plus spécifique, clinique. Cela vaut aussi pour les mots hystérique, morbide ou inhibé.»

Comme tous les couples cependant, le ménage français d’Eros et Logos a ses cachotteries. Les extraits d’Arrow in the Blue qui viennent d’être cités ont disparu de la version française, La Corde raide, rééditée récemment dans la traduction de Denise van Moppès. Ils n’étaient pas non plus dans la première version de la même traductrice, parue en 1953 chez Calmann-Lévy. Tout le 24e chapitre, intitulé «An Elegy on Bawdy Houses» («éloge des maisons de prostitution»), manque aux lecteurs français, pourquoi?

Le livre a été publié en plein débat sur les maisons closes. Marthe Richard, coresponsable de leur fermeture en 1946, était revenue sur ses positions en 1951, plaidant, dans Appel des sexes, pour leur réouverture urgente. Calmann-Lévy a-t-il voulu éviter de mettre de l’huile sur le feu? Koestler a-t-il consenti à la suppression du chapitre? Toute trace de la traductrice ayant été perdue, on ne le sait pas. Toujours est-il que la tolérance, si chère au cœur de l’écrivain, n’a pas survécu aux abus commis sous son nom, réprimés par des législateurs (et des éditeurs) surgonflés au principe de précaution. Cet hiver, pendant que le président découchait à sa guise, son parti mettait les clients de la prostitution hors-la-loi. Et tant pis pour tous ceux qui n’ont pas les moyens de déshabiller une actrice. En français, pour dire «style», on dit aussi «la classe»!