Celle-là, je ne l’avais jamais vue. Je connaissais «Momo aime Lulu», «Momo, aime-moi!», signé Lulu, «Mort aux vaches», «Fuck la polisse» et «No future», voire même cette pensée philosophique qui a longtemps interpellé les habitants de mon quartier: «Benetton is a big shit». Mais c’était la première fois que je lisais sur un mur: «No past». Rien que ça.

Bien sûr, les murs ayant parfois des oreilles mais jamais de bouche, il faut interpréter. Devons-nous lire: «chic, plus de passé, le futur est à nous»? Ou entendre ce lamento: «on m’a volé mon passé, comment voulez-vous que j’aie un avenir»?

La question est d’autant plus lancinante que l’inscription se trouvait sur un mur d’Istanbul et que les liens avec le passé sont particulièrement perturbés dans un pays qui a tourné le dos depuis trois générations à l’écriture dans laquelle toutes les autres ont consigné leurs expériences et dont l’actuel premier ministre ne cache pas qu’il préférerait effacer d’un trait toute la période qui a suivi cette révolution mal inspirée.

Pour ne pas parler des Arméniens massacrés en 1915 dont il vaut mieux effectivement ne pas trop parler si on veut avoir la paix.

En clair, la Turquie n’est pas très au clair sur son passé officiel, ce qui embrouille passablement les rapports de ses citoyens avec leur passé tout court. Mais elle n’est pas seule dans son cas. Les commotions liées au changement de passé officiel de la Suisse au moment de la diffusion du rapport Bergier sont dans toutes les mémoires et même le passé officiel de la France, pourtant bien ancré dans les livres d’histoire, n’est pas à l’abri des mauvais coups. D’aucuns reprochent à la Révolution d’avoir commis un génocide en Vendée et d’avoir en plus coupé la tête de cette pauvre Marie-Antoinette, si gentille et si pieuse, presque une sainte. Il y en a même qui iraient dire du mal des colonies si une loi n’avait pas été votée pour les encadrer.

Dans ces conditions, on comprend que certains souhaitent simplifier leur passé. C’est le cas des salafistes qui, de Vaulx-en-Velin au Caire, se déguisent chaque matin pour aller habiter une version BD des premières décennies de l’Hégire, pleine d’exemples inspirants, d’interdits et de rêves de vengeance universelle. Ils n’en ont pas l’air comme ça, mais le slogan «no past» leur va comme un gant: ils sont si attachés à leur passé simple recomposé qu’ils refusent de voir le futur qui lui a succédé, qui est pourtant aussi leur passé, je ne sais pas si je me fais comprendre. Ils vivent dans une bulle d’espace-temps toute racornie où ils ne cessent de se cogner aux murs, ce qui peut les mettre d’assez mauvaise humeur.

Mais ils ne sont pas seuls à avoir des problèmes de localisation temporelle. Si le pape a éprouvé le besoin, en 2000, de s’excuser pour les iniquités de l’Inquisition et quelques autres broutilles médiévales, n’est-ce pas parce qu’il avait un peu de peine à distinguer le passé du présent? D’ailleurs, si l’on tient à ce genre de distinction, où faut-il arrêter les excuses? Avant ou après les traites négrières, pour prendre un exemple au hasard?

Au vu de toutes ces complications, on serait tenté d’interpréter notre slogan comme une invocation: «Eloignez de moi ce passé qui me fatigue!» Mais c’est plus vite dit que fait. Même les no past convaincus, ceux qui vivent dans un monde tellement nouveau qu’ils n’éprouvent jamais le besoin de regarder derrière eux, finissent par se bricoler des mémentos: la sortie de l’Amiga 1000, la rencontre des deux Steve, Jobs et Wozniak…

Et si tout ça ne nous a guère fait avancer vers la résolution de la question du début, cela nous permet de comprendre pourquoi nous avons besoin d’historiens: pour remettre le passé à sa place, le regarder avec tolérance et lui poser les questions qui nous intéressent sans craindre ses réponses, en se réjouissant même des surprises qu’il nous réserve parfois.

Ce qui, de vous à moi, n’est pas toujours facile.