La valse des chefs d'entreprise déchus continue. Cette fois c'est Ueli Roost de Sulzer qui s'en va précipitamment, après avoir proposé le démantèlement du groupe industriel, ce qu'avaient combattu des actionnaires anglais. Il fallait que la Neue Zürcher Zeitung ait dit elle-même qu'il n'était plus la personne en mesure de promettre à son personnel des lendemains qui chantent.

Les barons de l'électricité par contre se maintiennent à leurs postes, même si, au dire de leur association, ils ont fait des investissements inutiles de plus de 5 milliards de francs. Ainsi EOS a-t-elle procédé cette semaine à l'assainissement des 900 millions inutilement investis dans le complexe de la Dixence après l'annonce de l'ouverture des marchés européens. Mais de trop nombreux notables actuels et anciens siègent dans ces conseils de l'électricité suisse pour qu'on leur pose des questions embarrassantes. Nous ne sommes pas dans le privé, quand même. Et voyez la Californie!

L'Allemagne a retenu son souffle cette semaine quand le train des déchets nucléaires a dû rebrousser chemin, pour finalement arriver à bon port, tôt le matin, grâce à une ruse policière. La résistance des jeunes Verts contrastait avec la condamnation de leurs manifestations par Jürgen Trittin, ancien manifestant vert professionnel devenu ministre de l'Environnement. Il tient visiblement à cette profession aussi assidûment qu'aux protestations du temps de sa jeunesse. D'ailleurs, on pourrait se faire un malin plaisir à appliquer le calcul économique à ce genre de dispute: si l'on multiplie la probabilité, très petite, d'un accident nucléaire majeur avec le montant, énorme, des dégâts qu'il causerait, on devrait fermer les centrales nucléaires, selon toutes bonnes règles de l'assurance. Pourquoi n'a-t-on pas vu des cadres de l'assurance responsabilité en complet veston parmi les manifestants?

Le calcul économico-politique vient d'être appliqué au Cavagliere Berlusconi par des spécialistes américains. S'il gagne les élections et si, comme promis, il diminue les impôts et dépense autant qu'il le promet, l'Italie sombrera dans les dettes, et l'euro plongera. Ceci devrait faire réfléchir les milieux financiers qui l'ont applaudi cette semaine. Mais Berlusconi flatte l'Italien moyen au point de lui ressembler. On vient de découvrir que le tribun habite toujours dans l'appartement de sa mère, comme un tiers des jeunes hommes de ce pays. Mais l'adresse semble être plutôt électorale ou fiscale, en tout cas Silvio Berlusconi a une épouse qui, elle au moins, réside dans son somptueux palais à Milan.

Les calculs sont absents par contre du côté des grévistes des transports urbains français qui demandaient la retraite à 55 ans. Le même jour, l'INSEE pronostiquait un «vieillissement inéluctable» de la population française et le doublement, en cinquante ans, des personnes inactives par rapport aux personnes en âge de travailler. Or, ces personnes en âge de travailler le font de moins en moins en France, seuls 37% des hommes de 55 ans et plus sont encore actifs. Leurs congénères japonais, suisses et américains, par contre s'activent encore à 80%. Des calculs, on passe aux promesses. Le rapport Pisani veut retenir dans l'activité 52% des Français de 55 ans à partir de 2010, tandis que le sommet de l'Union européenne à Stockholm suggère aux Etats membres une proportion de 50% pour la même année. Comment inculquer ces calculs aux grévistes français – par l'intervention des CRS ou des cadres d'assurance vie en complet veston? Plus sérieux: ces allusions au calcul, à la technique assurantielle sont là pour souligner la maturité surhumaine que les démocraties demandent aux citoyens.

On peut démontrer ceci par les taux d'intérêts également, que la Banque nationale suisse vient d'abaisser. Déjà des banques suivent le mouvement et baissent les taux hypothécaires à 4,125%. La Banque centrale européenne par contre n'a pas changé ses taux – l'indépendance de la politique monétaire suisse se confirme une fois de plus. Alors, comment les citoyens pourront-ils voter sur une adhésion éventuelleautrement que le 4 mars dernier, en connaissance des taux hypothécaires européens de 6 à 7%? Les partis les plus portés à l'adhésion sont aussi ceux qui se sentent le plus proche des locataires. Il va falloir calculer. Et trouver des solutions.

L'étude sur les 7,5% de pauvres parmi les personnes qui travaillent mentionnait la complexité des causes de cette pauvreté. Beaucoup d'observateurs l'ont néanmoins réduite à une question de salaire. Or, pour 45% des pauvres employés à plein temps c'était le cas, mais le risque majeur de chute dans la pauvreté reste toujours le ménage monoparental, et c'est lui qui a augmenté le plus depuis 1990. Le remède est donc d'augmenter la solidarité entre les hommes et les femmes, et l'ouverture de l'école à midi. C'est la condition d'un emploi rémunérateur pour les ménages monoparentaux. C'est chic d'avoir raison une semaine après l'avoir dit ici.

Editorialiste à la «Weltwoche» de Zurich.

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