La canicule des derniers jours n'est pas diminuée par les orages seulement, mais aussi par l'agrément des climatisations. Partout elles progressent, dans les voitures, dans les hôtels et restaurants. Les magasins, les grandes surfaces accueillent le client par une fraîcheur stimulante. Même les bus postaux de notre quartier essaient de parcourir le paysage comme des emballages glacés. Quelquefois, cependant, le client gâté a comme un léger doute – en lui, le citoyen responsable s'éveille et pense au bilan énergétique du pays, du continent entier qui, dans ce domaine encore, singe les Etats-Unis. Est-ce que les huit ou dix journées de canicule justifient ces installations? Ne les fait-on pas marcher pendant deux mois en plus quand ce ne serait pas si nécessaire? Après le citoyen, c'est l'individu estival qui se découvre enfermé dans des chambres d'hôtel dont les fenêtres ne s'ouvrent pas, qui mange dans des restaurants aux ouvertures hermétiquement bouchées, et qui est assommé de chaleur dès qu'il quitte un magasin.

Cette condition de l'individu contemporain risque de durer car les Etats-Unis interdisent avec le clonage humain un des éléments de bricolage sur les ressources des hommes. Des scientifiques américains cependant ont planté des cellules souches humaines dans le cerveau d'un embryon de singe. Ces nouvelles concernant des interventions sur l'homme coïncident cette semaine avec le rapport de chercheurs autrichiens sur le nombre des humains. Après 2070, la population mondiale va diminuer. D'ailleurs, des signes de stabilisation démographique apparaissent dans le Maghreb déjà depuis quelques années, dans une zone d'augmentation jadis rapide. On se retourne vers le démographe français Pierre Chaunu qui, en 1990, pronostiquait la fin de l'humanité vers 2450. Les techniques de contrôle de naissance, le refoulement de la mort dans la conscience collective, le bien-être se conjuguent pour raréfier les enfants. Et les tendances démographiques sont lourdes, elles ne se corrigent que lentement.

Le globe est peut-être mieux loti avec une population restreinte mais bien nourrie. Cependant, la faim dans les pays du Sud ne provient pas de la surpopulation, mais de la mauvaise gestion politique et économique de ces contrées. La NZZ nous dit qu'en Angola les recettes énormes du pétrole n'apparaissent pas dans les comptes de l'Etat mais plutôt dans les comptes à l'étranger de l'élite dirigeante. La survie de la population dépend des organisations humanitaires internationales. Mais en tout cas, la démographie va imposer au genre humain des réflexions et des décisions qui ne sont plus celles du néolithique que nous nous apprêtons à quitter maintenant. La même situation vaut pour l'armement. J'ai beaucoup de sympathie pour la proposition de ne maintenir que 15 000 spécialistes sous les drapeaux. Les armées impliquant toute la population, c'était du néolithique aussi. La France, après les Etats-Unis et l'Angleterre, vient d'abandonner la conscription. Mais la décision en faveur d'une petite troupe de spécialistes implique que les pays les plus riches du globe renoncent à la protection traditionnelle – un réflexe nouveau, un réflexe de décadents, un réflexe justifié par la technique et par la sécurité due à la mondialisation?

Je compte beaucoup sur la mondialisation comme une souhaitable entreprise de non-discrimination, mais je reste convaincu de l'importance de l'Etat national dans la sauvegarde des droits fondamentaux. Et il a encore beaucoup à faire, cet Etat, en Suisse. Un médecin du canton de Zurich vient d'examiner 1000 cas d'internement administratif dans des cliniques psychiatriques, une procédure trop simple en Suisse par rapport aux autres nations. Or, les papiers de quatre cas seulement étaient signés par l'autorité de tutelle compétente. Trop souvent, donc, c'est le médecin seul qui décide. Il peut céder à la panique du moment, aux insistances des proches comme celui qui avait écrit sur une feuille de recette les seuls motifs «psychose, internement administratif», un point c'est tout. Dans la moitié des cas d'internement, le patient n'avait pas été informé de ses droits de recours. Les vrais fous, ce ne sont pas toujours ceux qu'on pense.

Admirons par contre la rationalité d'une réassurance zurichoise. Elle émet des obligations et cet argent peut être appelé à couvrir les dommages de catastrophes naturelles. Les investisseurs peuvent choisir entre des obligations-gages contre un séisme en Californie et contre des tempêtes en Europe orientale, ou contre des risques moins graves. Les obligations-Californie portent un taux d'intérêt d'environ 11,6%. C'est l'art parfait d'une nouvelle solidarité internationale, y compris l'art de transporter le cauchemar des séismes de San Francisco aux rives de la Limmat.

* Beat Kappeler est éditorialiste à la «Weltwoche».

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