Tous les chefs d'Etat vont adresser leurs vœux aux citoyens et aussi à leur pays tout entier. Mais, à part ces bonnes intentions, qu'est-ce qui fait marcher un pays et quelles sont les forces qui le détruisent? La question est pertinente au moment où des pays de A à Z, de l'Argentine ou de l'Algérie jusqu'au Zimbabwe sont en train de se saborder, et où les pays riches s'interrogent sur la viabilité de leur conjoncture économique. L'Argentine est une illustration malheureuse du déclin qui peut hanter les pays prospères. En 1950, sa richesse par habitant, le produit intérieur brut pour les puristes, était égal à celui des Français, le double de celui des Espagnols, dix fois supérieur à celui des Chinois. Aujourd'hui, les Espagnols gagnent deux fois plus que les Argentins, les Français trois fois plus et les Chinois égalent leurs revenus. Pour une fois, le «bonheur intérieur brut» correspond à ces chiffres économiques, je pense, car la Chine aborde le monde plein d'optimisme et devient un membre tout à fait normal de la communauté internationale, l'Espagne renoue avec sa fierté d'antan, tandis que l'Argentine est rongée par le doute, par les luttes intestines et l'ordre public est tel que pendant une seule nuit, trois cents supermarchés peuvent être pillés.

Toute institution, tout ordre établi veut la durée, c'est le but recherché. L'ordre établi doit dépasser, surmonter le tâtonnement des individus, leur contingence, leurs intérêts divergents. Mais les points de référence sociaux, économiques, mentaux peuvent changer et alors la pérennité des institutions se mue en un obstacle. C'est ce qui est arrivé à l'Argentine. La démocratie musclée des groupes d'intérêt péronistes, la dictature des militaires et l'égoïsme des politiciens depuis ont empêché le pays de suivre l'évolution des autres pays. Le monde riche, dont l'Argentine était 1950 un membre éminent, a depuis renforcé les principes de transparence, de concurrence, de gestion publique et d'alternance au pouvoir. L'abîme entre les aspirations des Argentins et les possibilités de leurs structures a été financé par des emprunts de plus de 130 milliards de dollars. C'est un chèque tiré sur des lendemains qui ne chantent plus.

Des réformes auraient été nécessaires. Le mot de «réforme» est bien ancré dans le vocabulaire politique de l'Amérique latine, au Mexique le parti au pouvoir s'appelait la révolution institutionnelle. Mais la pratique des réformes est autre chose, c'est l'antithèse des structures. L'historien John W. O'Malley souligne que l'idée de réforme des institutions par les institutions elles-mêmes fut développée par la papauté sous Grégoire VII lors de la Querelle des investitures au XIe siècle. Ce pape était prêt à admettre que les pratiques de la Sainte Eglise avaient dévié du droit canonique des premiers temps. Cette idée d'une réforme venant de l'intérieur était nouvelle, et elle était particulière à l'Occident, dit O'Malley. Quand les structures sont trop autocratiques ou monopolisées par certains groupes, il faut une révolution. On coupait la tête au roi en Angleterre et en France, on faisait plier le Japon, la Chine et le IIIe Reich de l'extérieur. Mais le vrai miracle, c'est la réforme d'un régime par lui-même. En démocratie, le changement est institutionnalisé. Les mandats sont limités dans le temps, les fonctions sont séparées des personnes, toutes les positions sont contestables. L'intérêt propre des élites est ainsi accouplé à celui du pays tout entier. Mais le danger d'un raidissement mortel subsiste, car il y a d'autres facteurs qui comptent. Le pouvoir économique peut corrompre la politique. Des mentalités conformistes peuvent interdire d'évoquer des alternatives.

Nous assisterons aux élections françaises et allemandes de 2002 sans voir la trace d'une chance pour tout politicien qui dirait que les systèmes de transferts régionaux, sociaux et agricoles doivent être ramenés au strict nécessaire pour ne plus accaparer et redistribuer la moitié du produit national par l'Etat. Le politologue américain Mancur Olson pensait que la surenchère des politiciens et des groupes de pression, bien que chaque fois minoritaires, pourrait mener les démocraties à leur perte. Leurs coalitions additionneraient les transferts de revenus pour rendre exsangue l'Etat. Les réformes en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas sous le syndicaliste Wim Kok ont démenti ce pessimisme. La Suisse, avec l'aide à Swissair, avec la spirale de prestations et de coûts des caisses maladie, avec son agriculture subventionnée, est en retrait. Le discours de réforme cependant y est institutionnalisé comme au Mexique. Mais le cœur n'y est pas. Le président de 2002 présentera ses vœux au pays dont il vient d'ébranler l'excédent fiscal. Avec l'appui de certains parlementaires qui étaient opposés à l'aide à Swissair mais qui la votaient par conformisme. La perte des démocraties arrive quand on n'ose plus dire non.

*Editorialiste à la «Weltwoche».

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