«Jésus, notre sauveur, sauve la Russie!» Pendant ma jeunesse catholique, une fiche avec cette imploration ornait mon livre de prières, et sur sa photo le pape Pie XI promettait «300 jours d'indulgence» pour chaque répétition. Mes prières ont été exaucées il y a dix ans jour pour jour. Mes prières étaient restées les mêmes d'ailleurs quand j'étais à l'Union syndicale, car le projet d'un poids plus important des travailleurs était hypothéqué par cette caricature de socialisme en Union soviétique. Les dégâts se font sentir encore dans l'entêtement de beaucoup de responsables syndicaux qui n'admettent pas un modèle différent du rôle des travailleurs dans l'économie moderne, qui leur accorderait, par exemple, des actions ou une participation au bénéfice. Il ne faut jamais oublier que cette fin d'un modèle sanguinaire et bureaucratique s'est faite sans coup férir, dans son plus pur style, la liquidation de l'appareil du comité central du Parti communiste russe ayant été signalée aux milliers d‘employés et de cadres jadis si puissants par une circulaire mettant fin à leur contrat de travail «pour changement du plan des effectifs». La providence, je vous dis.

Le capitalisme, lui, reste un projet inachevé, toujours à perfectionner. Cette semaine la société Roche a été sanctionnée une fois de plus par Bruxelles pour avoir formé un cartel de prix, cette fois autour des acides citriques. Une abolition du marché par les défenseurs du marché est grave, et la semaine a apporté aussi la condamnation des responsables de Sotheby's pour leur entente avec Christie's. Tandis que Roche ne doit payer qu'une amende de 100 millions de francs, le chef de Sotheby's risque une peine de prison ferme pouvant aller jusqu'à 3 ans. J'avais indiqué ma préférence pour des peines de prison des cadres responsables d'une entente il y a deux semaines lors des amendes infligées au cartel des vitamines. Les amendes pénalisent les actionnaires en tant que bénéficiaires, mais pas les auteurs d'un cartel.

Le capitalisme dans sa variante américaine est donc plus strict, plus conséquent dans sa démarche. Il est moins pleurnichard également que la variante suisse. Les émotions provoquées ici par la banqueroute d'un «symbole national» comme Swissair n'ont pas d'équivalent aux Etats-Unis. En effet, cette semaine et les quelques jours précédents, quatre symboles nationaux ont demandé le sursis concordataire – Bethlehem Steel, Polaroid, TWA et Chiquita, avec Enron en prime, mais qui n'est pas si étroitement lié à l'histoire ou à l'imaginaire américain.

Genève vient d'accueillir un séminaire sur la taxe Tobin, cette taxe qui devrait frapper les transactions en devises de un pour mille, par exemple. Les mouvements comme ATTAC y voient l'antidote contre la globalisation, ce qui est un peu mince. Car on reproche à la globalisation la pauvreté dans le monde, la destruction de l'environnement, le nivellement des cultures locales – et l'on est quitte pour un pour mille. C'est un peu méchant comme constat, mais le séminaire a apporté des réflexions bien pesées qui montraient la difficulté du concept. On y a mentionné le cas du Chili qui, sans attendre une taxe globale, avait imposé les capitaux de courte durée qui entraient et qui auraient pu déstabiliser la monnaie. Ce que l'on oublie, c'est le cas suisse. En 1974, devant l'afflux de capitaux spéculatifs après la chute du dollar, la banque nationale avait frappé tous ces capitaux étrangers à court terme d'un «intérêt négatif» de 40% sur l'année. La surévaluation du franc avait diminué, et les transactions s'étaient calmées.

Le Conseil fédéral cherche les moyens d'augmenter le nombre des femmes dans le parlement. Mais la féminisation des parlements a fait des progrès, tandis qu'aux étages supérieurs de l'économie, les femmes suisses sont absentes. J'ai assisté, cette semaine encore, à un séminaire de cadres et à une réunion internationale dans le pays. Parmi les 200 cadres, une seule femme suisse, tandis que dans la réunion internationale, des femmes anglo-saxonnes, africaines, françaises donnaient le ton. Ma femme me dit que plus les femmes progressent dans un domaine en Suisse, moins il devient important. Cette explication jette un froid sur la politique et sur le projet du Conseil fédéral. Mais cette règle ne semble pas jouer à l'étranger. Pourquoi? Je n'ai pas de réponse valable. Je constate qu'en Suisse, des femmes ayant accédé à des postes intéressants les quittent souvent après deux ou trois ans. Or dans toute institution, les gens sur place se connaissent, se cooptent, se partagent le gâteau. Même une traversée du désert, à savoir le fait de s'incruster malgré des contretemps, peut aider, la pérennité sauve son bonhomme. Pour le reste, l'absence des femmes ne peut être imputée à l'absence de l'Union européenne, à la place financière, à l'armée ou aux autres serpents de mer de ce pays insulaire sur sa terre. Ou y aurait-il une explication commune derrière tous ces cas spéciaux suisses?

* Editorialiste à la «Weltwoche».

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