Les candidats à la gestion des casinos déçoivent: leurs soumissions aux autorités fédérales ont été si molles, lacunaires ou ineptes que Berne n'attribuera qu'une partie des licences. Peut-être les fonctionnaires de surveillance sont-ils trop sévères car, normalement, les opérateurs de casinos sont réputés pour être rusés et astucieux, plumant les pauvres joueurs. Si leurs homologues suisses se révèlent naïfs, décousus et inattentifs, ceci fera le bonheur des joueurs. Enfin ils auront une chance…

Il faut cependant prendre au sérieux une des explications de cette incompétence invoquée par Berne: les postulants suisses manquent d'expérience, car il n'y avait pas de casinos en Suisse. L'interdiction ou une réglementation restrictive suppriment le savoir-faire. Ne pourrait-on pas trouver la trace de ce même effet dans les autres débats de la semaine autour de la libéralisation? Le marché de l'électricité est libéralisé en Europe et par l'Europe, la poste aussi, les télécommunications de même. Dans tous ces domaines les opérateurs suisses en puissance doivent se réorienter, et s'instruire avec les exemples de l'étranger.

Déjà les opérateurs allemands, aguerris par la libéralisation, ont acheté des distributeurs suisses d'électricité, et la Deutsche Post s'est offert Danzas. Car la Deutsche Post est devenue un des géants mondiaux de logistique. Mais la poste suisse, cette semaine, voulant se rationaliser et élargir sa propre banque, rencontre l'opposition combinée de gouvernements de cantons, des syndicats, de l'Association suisse des banquiers et des banques cantonales. Et ce n'est pas fini: l'Union européenne va restreindre le monopole postal aux enveloppes de 150 grammes, tandis qu'il englobe tous les envois jusqu'à deux kilos en Suisse.

Le débat autour de l'Europe a dominé cette semaine encore, d'abord avec le soutien inattendu du Parti démocrate-chrétien à l'initiative, ensuite avec l'activité du comité opposé. Le soutien, surtout à gauche et en Suisse romande, est motivé par des considérations généreuses. On parle de solidarité, de contribution à la construction européenne, de la paix sur le continent. Mais tous ces chocs de la semaine, poste, électricité, télécommunications, Swissair, viennent de cet objet du désir qu'est l'Union, qui libéralise, qui privatise. Ce qui embarrasse la gauche. La droite favorable à l'Europe a aussi été empruntée cette semaine avec l'immixtion de l'Union dans le budget irlandais, prévu par Maastricht, ou avec les velléités bruxelloises de régler le financement des partis européens. Le choix, au-delà de l'élan du cœur, se complique.

Les déboires de Swissair et le projet de vente des actions Swisscom par la Confédération ont quelque chose en commun. Ces deux anciens fleurons de l'économie nationale suisse sont des entreprises, bien sûr, mais ils sont aussi des réseaux. Tant que ces réseaux étaient réglementés soigneusement, sur le plan national ou européen, il y avait identité entre entreprise et réseau. Mais avec l'ouverture mondiale, les réseaux doivent être globaux, sans que les entreprises puissent prétendre l'être aussi, à elles seules. Dorénavant les entreprises, suisses et autres, participeront à la constitution de réseaux sans en être propriétaires. A cette fin, elles doivent être malléables, elles doivent bientôt fusionner, bientôt se scinder en trois, quatre ou cinq unités.

Mais la semaine a fait avancer la société ailleurs. Le patronat veut aider les parents à concilier la charge des enfants avec l'activité professionnelle. Chiara Simoneschi-Cortesi, de la Commission pour des questions féminines, souligne cependant «qu'il faut soutenir les hommes». Car en Europe, et en Suisse, les femmes ont une formation professionnelle comme les hommes, et toutes les mesures en faveur des mères qui travaillent ne rendront pas plus attrayant le renoncement à la profession à plein temps qui est dans la logique implicite de ces mesures. Il faut que les hommes consacrent eux aussi, passagèrement, une partie de leur temps à leur progéniture. L'alternative est la mort démographique du continent.

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