La Chine vient d'adopter une nouvelle équipe dirigeante, dans la continuité et dans la dignité. On est loin des purges staliniennes, des émotions de la Révolution culturelle ou encore des vieillards de feu l'Union soviétique qui ne quittaient le pouvoir que dans leur cercueil. Pourtant, la Chine n'est pas une démocratie. Mais aurait-elle découvert le moyen de se revigorer tout en maintenant un pouvoir centralisé, hiérarchisé? Ce moyen serait-il supérieur à des procédés dits démocratiques qui, comme en Allemagne ou au Japon, produisent des équipes gouvernementales discréditées par leur impuissance à changer? C'est par conviction que j'opterais pour les procédés démocratiques, même s'ils n'obéissaient pas à des critères utilitaristes stricts.

Mais il y a plus. Les décisions prises dans des démocraties contiennent toujours des éléments hiérarchiques et discrétionnaires. Les états-majors des partis préparent, par des compromis délicats, les candidats, les équipes. L'inclusion du ministre autrichien des Finances, Karl-Heinz Grasser, haiderien déçu, dans l'équipe du chancelier sortant Schüssel en est une illustration; le prochain président des radicaux suisses en sera également une confirmation. Les gouvernements, une fois élus, ont les mains libres pour œuvrer dans des domaines qui ne faisaient pas l'objet de la campagne électorale. Après les élections de ce mois, l'équipe Bush est dans cette agréable situation, Tony Blair en jouit pleinement depuis six ans.

Mais ce pouvoir hiérarchique n'est pas seulement contesté par les élections suivantes, mais par les faits, par la concurrence des Etats entre eux. Les frontières ouvertes pour les biens, les capitaux, les émigrations et quelques immigrants sanctionnent les gouvernements, qu'ils soient démocratiques-centralisateurs ou dictatoriaux-productivistes. Seuls les dictateurs qui négligent la productivité et la croissance en fermant les frontières échappent à ce contrôle omniprésent. C'est le cas de l'Irak, de la Corée du Nord, de Cuba et de la Birmanie et, dans une certaine mesure, de tous les Etats arabes. La Chine en revanche accepte cette pression venue de l'extérieur. Et les démocraties incapables de changer, comme l'Allemagne, l'Argentine ou le Japon, sont sous la même pression des faits, qui s'exprime par des chômeurs, des faillites, des déficits budgétaires. Ces équipes au pouvoir ne font qu'ajourner le moment où les fusibles sauteront et que des équipes concurrentes recevront un mandat électoral. Les frais cependant sont élevés, en termes de chances perdues. Ainsi les élites hiérarchiques des démocraties ne sont pas automatiquement plus flexibles que les dictatures, mais leur éviction possible fait partie du système, tandis que des dictatures qui tournent mal ne sont inamovibles qu'à des coûts humains et économiques immenses.

Les dirigeants chinois ont d'ailleurs promis de protéger la propriété, surtout en faveur des paysans, par une législation à mettre en place au printemps. C'est rassurant, car une procédure de portée générale et intelligible sera mise en route. Beaucoup moins rassurante est l'assurance des généraux turcs de reconnaître le résultat des élections récentes, ou celle du président bolivien de l'époque, Paz Zamora, de respecter la propriété des investisseurs, par son décret N° 22.407. Car si les conditions du développement social et économique ne tiennent qu'à de telles déclarations du centre du pouvoir, elles peuvent être abrogées par des décrets tout aussi simples.

La nouvelle bonne place de la Suisse dans le classement de la compétitivité internationale – elle passe de la 15e à la 6e place – tient à cette fiabilité du cadre réglementaire. Elle tient aussi à un dynamisme certain que la morosité ambiante ne devrait ignorer. En effet, après cinq, six années d'efforts pour encourager les vocations en informatique, on compte 50% de diplômés en plus dans les écoles polytechniques fédérales et 66% de plus dans les hautes écoles spécialisées. Un autre exemple: seuls 20 des 180 pilotes de Swissair licenciés sont encore au chômage, les autres travaillent dans d'autres compagnies, même à Singapour, ou comme ingénieurs, chauffeurs, instructeurs de vol, journalistes et politiciens. Encore une illustration venant de mon cher canton-modèle de Saint-Gall: tandis que Berne injecte 7,5 millions de francs dans les cendres de Swiss Dairy Food, Saint-Gall ne verse rien à la filiale de Gossau (où aucun repreneur ne s'est présenté, il est vrai). Mais des structures nouvelles ont jailli pour écouler le lait, par des centres de collecte locaux, fondés par les paysans, et par plusieurs petites fromageries, avec le concours de la Migros régionale. Les 140 personnes licenciées se dirigent vers ces relais nouveaux. Gardons la tête haute!

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