Au risque d'énerver, je rappelle au parlement vaudois qu'après l'acceptation du M2 entre Ouchy et Epalinges dimanche passé, il faut payer des intérêts sur les dettes contractées à cette fin. Ce sera de l'ordre de 20 millions par an, une fois le projet terminé – il faudra donc trouver des économies de la même dimension. C'est ce que le spécialiste appelle un «excédent primaire» des recettes. Sans cet excédent, les dettes augmentent automatiquement. Le peuple vaudois s'est donc obligé, implicitement, de se serrer la ceinture dans l'avenir. Et pour taquiner, je cite une fois de plus le canton de Saint-Gall qui, cette semaine, a annulé la baisse d'impôt de 2001 parce que le budget de 2003 risque de virer au déficit, ce qui est interdit par la loi depuis 1929.

En tant qu'ami des transports publics, je rappelle en outre qu'il faudra éliminer toutes les places de parking entre Epalinges et Ouchy, sinon cette dépense n'aura aucun effet d'incitation. Car rares sont les automobilistes qui changent d'habitude pour une économie de temps seulement. Non, l'espoir fou de trouver une place les motive chaque matin, imperturbablement. Ou religieusement? Aux Etats-Unis, des mouvements religieux fondamentalistes font le siège des autorités pour agir contre ces nouvelles voitures gaspilleuses d'essence, ces croisements entre une jeep et une Cadillac. Tout ménage de classe moyenne sup qui se respecte les achète aussi chez nous, sous les prétextes les plus divers: le chien, les enfants, la pêche, les courses. «Quelle voiture Jésus aurait-il choisie?» demandait le Bund cette semaine, faisant le rapprochement entre cette croisade aux Etats-Unis et le fameux article sur le choix du prophète Mahomet entre les candidates au titre de Miss Univers qui a un écho tragique au Nigeria. Quant aux automobilistes alcoolisés, Le Monde révélait la tragédie quotidienne des routes en France – les trois quarts des accidents mortels pendant les nuits de week-end sont causés par des conducteurs ivres. Là, on s'émeut moins que contre le sida.

Les émotions heureuses ne manquent par contre jamais quand les nouveaux présidents des chambres fédérales ou cantonales sont fêtés dans leurs contrées. Mes sentiments sont tiraillés entre le mépris pur et simple pour ces douzaines, voire ces centaines de politiciens qui accourent et se célèbrent dans leur petit monde fermé, et l'appréciation du changement annuel comme atomisation du pouvoir en politique par laquelle le système suisse se distingue. Mais dans ce cas, il n'y a pas lieu de fêter ces personnages, sauf par souci de compensation psychologique. Si la domestication de la politique est à ce prix, cela en vaut la chandelle, et le coup de blanc.

Le Conseil des Etats a refusé l'allégement des préretraites pour les revenus modestes. Le conformisme des réactions médiatiques est impressionnant. La radio, vendredi matin, a suggéré trois fois en dix minutes que son interlocuteur, Pierre Triponez, était de cette «droite dure» qui refusait. On oubliait qu'il n'est pas sénateur et qu'il a ouvert, il y a peu, la voie à l'assurance maternité. Malgré la tempête, on peut faire deux ou trois réflexions. Une considération politique: le peuple a refusé en 2000 cette rente anticipée. Economique ensuite: le système de rentes publiques en Suisse se porte dix fois mieux que celui de France, d'Allemagne ou d'Italie parce que les Suisses qui ont entre 60 et 64 ans travaillent toujours à raison de 80% (20% en France, 30% en Allemagne). Nous pouvons être fiers de ce marché du travail accueillant et de la valeur humaine que constitue cette intégration des aînés. Socialement, s'il est vrai que certaines catégories de professions ont une espérance de vie moins longue, il faut agir sur les causes et non pas les compenser cyniquement par une préretraite. Il faut ensuite procéder au cas par cas et non pas ouvrir les brèches qui ont fait la misère des retraites publiques ailleurs. La retraite à 60 ans dans la construction, financée par les partenaires sociaux, est un bon exemple de cette démarche circonstanciée. Pour finir, une pensée presque interdite: il y a aussi une influence du style de vie sur la santé et la longévité. Toutes les couches de la population ne se bousculent pas sur les pistes de jogging. Les différentes enquêtes sur l'espérance de vie ou sur la prévention en matière de santé appuient cette conclusion. Mais on ne laisse tomber personne. Les assurances sociales suisses sont adaptées au cas par cas – il y a l'assurance invalidité, les rentes complémentaires, la CNA. Le fait d'avoir un revenu modeste et en même temps d'avoir de la peine à travailler mérite d'être compensé, à n'importe quel moment de la vie. Le revenu modeste à lui seul, s'il est en deçà du minimum d'existence, appelle des mesures appropriées, et pas seulement avant la retraite légale. Ces soins au cas par cas se complètent toujours d'une aide qualitative, de conseils, de réhabilitation. L'argent seul est aveugle en la matière. Et la générosité généralisée en tarit les ressources, comme on le voit en Europe voisine.

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