L'univers des Habsbourg fait partie de mes intérêts inavouables. Mais à l'occasion des 90 ans de Son Altesse catholique et apostolique Otto von Habsburg, je passe aux aveux. Fils du dernier empereur, il vient d'être félicité par le gouvernement autrichien au château de Schönbrunn. Malheureusement, Otto, pourtant fin politicien après vingt ans de Parlement européen, a parlé dans une interview de la domination des juifs sur le Pentagone, des Noirs comme Colin Powell et Condoleezza Rice sur les affaires étrangères américaines, et il a regretté le rôle restreint «des Anglo-Saxons, les Blancs donc». Cette analyse en termes de races avait déjà perdu l'empire de Vienne: les races – ou les peuples – étaient le point de référence par lequel l'empereur assurait des équilibres précaires. Par rapport aux Etats-Unis, cette référence est complètement erronée. Cet empire de notre époque n'additionne pas des peuples venus de tous les coins du monde, mais il les intègre. L'adhésion sans compromis à la Constitution y est le point de référence. Powell ou Rice ne sont pas perçus comme des Noirs en premier lieu, mais Powell comme colombe, et Rice comme faucon, par exemple dans le livre de Bob Woodward sorti cette semaine. Les Habsbourg ont une tradition d'erreurs d'appréciation sur cet empire, artificiel comme le leur, mais religieusement unitaire, lui. Souvenons-nous que, malgré la doctrine Monroe, réservant l'hémisphère aux Américains, Vienne et Napoléon III envoyèrent l'archiduc Maximilien comme empereur au Mexique, où il fut fusillé en 1867.

Lundi passé, je me suis trouvé sur les traces d'une autre dynastie, celle des Gonzague de Mantoue. On y a réuni leur collection d'art, 377 ans après sa dispersion à tous les vents. Mais la Lombardie d'aujourd'hui m'a fortement impressionné. A cause du retard d'un train, il a fallu emprunter un bus qui traversait, pendant deux heures, une vingtaine de bourgades entre Modène et Mantoue. Que dis-je, il parcourait un front ininterrompu d'usines et de dépôts, de centres de logistique, de palais d'exposition et de supermarchés. Et aucune de ces bâtisses ne semblait avoir plus de deux ou trois ans, et toutes témoignaient d'un goût architectural exquis. A en croire les raisons sociales, ce n'étaient pas des multinationales, mais la fine fleur de ces entreprises familiales italiennes, avec peut-être 50 à 500 employés. J'avais relaté ici que le revenu par tête des Italiens avait dépassé, en 2001, celui des Français. Après ce trajet involontaire en Lombardie, je pense que c'est aux Suisses de faire attention maintenant, de bouger.

La Suisse essaie d'avancer en réorganisant sa politique de la recherche. De plus, le parlement veut augmenter les crédits de recherche de 6% par an, malgré les difficultés budgétaires. Ces visions sont louables, la réalisation ne convainc pas. Car imaginez les changements dans cette organisation: on réduit le nombre de membres du conseil de fondation du Fonds national de la recherche de 60 à 50, et on augmente celui du conseil de recherche de 90 à 100… La révolution n'est pas non plus de mise dans les structures universitaires qui bénéficieront des crédits supplémentaires. Les professeurs ordinaires gardent leur place dominante, sacrifiant toujours des générations de jeunes chercheurs et d'assistants qui n'obtiennent pas assez de responsabilités. Et l'argent partira toujours dans des jalousies automatisées et autres perfections, si l'on regarde nos bâtiments scientifiques. A côté des deux organes mentionnés, la politique scientifique du pays compte une myriade de conseils, entre autres ceux des recteurs, des directeurs cantonaux, des universités, de la science et de la technologie, les commissions des deux chambres du parlement, plus une dizaine de départements universitaires cantonaux et fédéraux et un secrétaire d'Etat qui pense qu'il coordonne tout cela.

J'ai fait partie, en tant que représentant de l'Union syndicale, de tels conseils pendant quinze ans, sans jamais comprendre qui prenait les décisions et où en étaient les vrais enjeux. Cela pourrait s'expliquer par mes capacités intellectuelles restreintes, mais j'ai comme un doute. Car pendant les pauses et les repas, je comprenais tout de suite: les doctes professeurs et les politiciens parlaient chiffres, postes, crédits, contrats. Les institutions formelles multiples cachaient – et cachent encore – les vraies courroies de transmission.

Refoulons ces impressions inopportunes, retournons en Italie où des courroies de transmission d'un tout autre genre sont à l'étude. Les pièces de monnaie d'euro, qui sont frappées par chaque Etat membre et qui portent au verso cette origine nationale, inondent peu à peu les autres régions. Après une année de circulation, c'est un indicateur du degré d'interaction entre les pays membres. Après vingt ans, les pièces circulant dans toutes les régions révéleront leur origine en proportion du poids de chaque pays – 33% devraient venir d'Allemagne, 15% d'Italie, 2% de Finlande. Mais ce que je regretterai toujours, c'est l'Italie des liasses de mille ou de dix mille lires!

* Beat Kappeler est aussi journaliste à la «NZZ am Sonntag».

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