L'industrie suisse va mieux que ne le pense le public. En une seule année, ses branches de l'électrotechnique, des machines de précision et de l'horlogerie ont embauché 4,5 pour cent de travailleurs de plus. Siemens, qui par des rachats est devenu l'un des groupes industriels les plus importants de Suisse, cherche 2000 employés. Le naufrage du producteur de wagons ADtranz s'est mué en une transformation subtile: des 714 personnes licenciées, seules 129 cherchent encore un emploi. Et même si Sulzer est l'objet, pour la troisième fois, d'une OPA hostile, le groupe risque tout au plus de se désintégrer, mais les unités particulières resteront en place. Elles seront plus actives sans le conseil d'administration central qui dort sur leur sort depuis des décennies. La catastrophe est entière par contre au Toggenburg, où Heberlein ferme ses portes. C'est un témoin, un acteur de l'ère industrielle depuis 1836 qui s'éteint.

Mais, surprise, ce sont surtout les agents de la Nouvelle Economie qui sont fatigués. Les jeunes fondateurs de Day, de Fantastic et de Think Tools, devenus milliardaires d'un jour en 2000, ont quitté ces entreprises dès que les milliards se sont révélés de papier, les cours ayant chuté depuis pour atteindre des fractions de l'ancienne valeur. Les milieux d'investisseurs s'énervent, car la valeur actionnariale des entreprises reposait sur le savoirfaire de ces dirigeants. Peut-être la société de l'information condamne-t-elle les notions de propriété, d'appropriation, de substance, de continuité? On commence à s'en douter avec ces jeunots vite saturés, peu enclins à nourrir des actionnaires extérieurs, avec les menaces sur les droits d'auteur que font peser des gens comme Napster ou encore avec la désintégration rampante des grandes firmes par leurs spécialistes ouvrant boutique eux-mêmes.

Mais la continuité existe, et elle est payante.Nestlé annonce des profits en croissance, des marges bénéficiaires plus larges et la moitié du bilan couvert par du capital propre. Mais Nestlé surtout ne cède pas aux sirènes du moment qui poussent à la focalisation. Non, elle gardera sa panoplie de produits, assure le nouveau maître Peter Brabeck. Déjà Helmut Maucher avait osé contrarier les analystes louchant vers une vente de la poule d'or que constitue la participation dans L'Oréal.

De la constance, mais au bon endroit, est demandée aussi pour les révisions annoncées de l'assurance chômage et de l'impôt fédéral. Par un faux désir de constance, par conservatisme, certains crient déjà que l'on touche au social. Mais la réduction du nombre des jours indemnisés de 520 à 400 ne fait qu'atténuer l'hystérie des années 90. L'OCDE montre dans le rapport sur la Suisse 1999 que les parlementaires avaient augmenté les jours d'indemnité chaque fois que le chômage augmentait, sans autre mesure. L'OCDE fait même un dessin, ce qui donne un joli escalier avec des sauts progressifs de 125 à 520 jours. Depuis, on a développé une politique active, avec les offices régionaux, mieux adaptés pour répondre aux situations concrètes du chômage. Et celui-ci s'est résorbé.

Une amnésie collective entoure aussi les baisses de l'impôt fédéral, offertes par Kaspar Villiger. Elles profiteront surtout aux grands contribuables, dit-on. Mais auparavant, une politique fiscale très sociale avait libéré les petits revenus de l'impôt fédéral. Quelque 17 pour cent des ménages en sont dispensés, 42 autres pour cent s'en tirent avec moins de 500 francs. Il est plutôt difficile de restituer des milliers de francs à des ménages qui n'en paient que des centaines.

Fausse constance dans l'armée! De réformes en réductions, ses coûts demeurent constants. L'armée suisse reste impériale par son nombre d'hommes. La fausse constance consiste à vouloir garder la conscription générale masculine, quitte à chercher ensuite les affectations et les armes pour tous ces gens. On n'a pas le courage de passer à d'autres formes de sélection, sans armée de métier, qui nous procurerait une force d'intervention adaptée à l'absence d'ennemi. Une armée sans courage: une raison de plus pour la réduire.

Beat Kappeler est éditorialiste à la «Weltwoche» de Zurich.

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