Les Suisses avertis ne lisent pas seulement le rapport acide sur la place financière suisse compilé par des députés socialistes français, mais ils apprécient volontiers Le Canard enchaîné. C'est là que l'on trouve l'autre versant des tricheries supposées se dérouler en Suisse, à savoir les vrais scandales de 1,5 milliard de francs autour des Sirven, Joncour, Dumas et consorts, les artifices comptables de l'ancien ministre socialiste Strauss-Kahn, les affaires inouïes du Crédit Lyonnais sous le règne mitterrandien. C'est plutôt là-bas que tous les fusibles ont sauté, et pas en Suisse. Et ça va continuer, car le secrétaire de l'Association suisse des banquiers montre du doigt la majorité socialiste qui vient d'exempter les avocats du champ d'application de la loi française sur le blanchiment d'argent, alors qu'en Suisse, ils sont soumis à cette réglementation. Comparer le clientélisme financier en France avec les pays d'Afrique serait de la pure discrimination – à l'égard des Africains.

Mais calmons-nous. En matière de racisme précisément, la Confédération va créer un bureau spécial, en plus de la commission déjà existante et de son secrétariat. On n'ose pas s'y opposer, mais on se demande bien pourquoi la société suisse n'arrive plus à étouffer dans l'œuf des velléités racistes ou discriminatoires. Il est arrivé que des propos racistes proférés lors de réunions publiques soient dénoncés devant les tribunaux, en vertu de la loi contre le racisme. Très bien, mais pourquoi les plaignants n'ont-ils pas protesté aussitôt, et avec fracas, devant ces assemblées? Ce débat doit être public, civique: les racistes ne méritent pas ces admonestations feutrées des juristes.

Les salaires, boni et autres largesses accordées aux cadres des CFF ont permis à tous les milieux de ressortir leurs réactions bien rodées. Le Conseil fédéral, pourtant représentant de la participation fédérale dans les CFF, ne veut rien dire, tandis que le parlement, qui pose les grandes lignes de notre vie publique, va se pencher sur les grilles de salaires. Et les cadres des CFF restent dans leur monde administratif si le président de la direction gagne toujours plus que les cadres arrachés au privé. Les syndicalistes ont eu leurs réactions classiques – non aux primes des cadres. Ils auraient pu saisir la chance de dire oui, mais pour tout le monde. C'est que la Suisse existe, ses habitudes se confirment dans chaque événement comme dans un miroir centenaire.

Les responsables d'Expo.02 cependant doutent de cette Suisse quand, après Sunrise, Orange se dérobe, tout comme SAirGroup. Mais si un collecteur de fonds de l'exposition de 1939 entendait ces trois noms, il ne reconnaîtrait rien de très suisse. En effet, en 1848 ou en 1939, il était impératif pour réussir ses affaires en tant que Suisse de bien s'ancrer dans le pays, dans ses institutions et dans ses projets. La réforme de ce pays, en 1848, était la condition de réussite pour les propriétaires terriens et pour la jeune industrie. Aujourd'hui, s'attarder dans des affaires locales, afficher des caractéristiques trop autochtones nuit aux chances d'expansion. D'ailleurs, les jeunes analystes à Londres ne pardonneraient pas les millions gaspillés sans retour de bénéfice. Ce monde n'est pas plus écœurant que du temps des grands patrons bien suisses qui s'achetaient leur prééminence sociale par l'argent des autres actionnaires. Mais on pardonnait mieux.

Les statisticiens montrent que les internautes sont plus nombreux dans les milieux bien formés et bien rémunérés. Ils en concluent qu'il existe bien une menace de division par l'électronique, un Nord-Sud numérique. Mais ces moyens informatisés remplacent la visite aux bibliothèques d'antan, les lexiques, l'abonnement aux revues scientifiques, les lettres par lesquelles les scientifiques communiquaient. Il est trop tard, mais une statistique en 1970 aurait montré que les ouvriers ne participaient pas du tout à ces activités «informatiques». Tandis qu'aujourd'hui, tout le monde travaille avec ces moyens, jusqu'aux travailleurs d'entrepôts. La division existe, mais elle délimite plutôt ceux qui travaillent et les autres, les inactifs, les retraités.

Beat Kappeler est éditorialiste à la «Weltwoche» de Zurich.

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