«Le pouvoir use les gens, surtout ceux qui ne l'ont pas», disait l'inarrêtable Andreotti, candidat perpétuel aux élections italiennes. Ce bel adage nous a été confirmé cette semaine par des politiciens suisses qui n'arrivent pas à comprendre pourquoi leur comportement dérange les citoyens. Peter Hess, le mandataire le plus éminent du pays, mais juriste, n'a pas compris que si le seuil de 5 millions de capital d'une société ne lui imposait pas de déclarer son siège d'administrateur, ses liens avec des sociétés comme British American Tobacco constituaient un embarras majeur. Le maire de Berne, Klaus Baumgartner, conteste de son côté devant le Tribunal des locataires le nouveau loyer de 3650 francs qui lui est facturé dans un immeuble de la ville. Mais il siège également dans la commission qui décide de l'ajustement des loyers dans ces immeubles restés trop longtemps déficitaires. Ce logement de six pièces dans une résidence de style classique avec cinq rangées de fenêtres dans un joli parc s'arracherait pour bien plus, disent les courtiers de la branche. Baumgartner devrait se renseigner auprès du citoyen Clinton, qui pensait que 800 000 dollars de loyer annuel pour ses bureaux n'étaient pas trop. Les politiciens ne connaissent que les limites qu'on leur oppose.

Les autres humains cependant ne diffèrent pas beaucoup, à en croire ce pauvre analyste du Credit Suisse, qui osait dénoncer les faiblesses de SAirGroup et qui fut viré. Le chef du CS et le chef de SAirGroup siégeaient dans leurs conseils d'administration respectifs et ils voulaient sa tête. Le Tribunal du travail de Zurich s'est attaqué à l'affaire cette semaine. D'ailleurs, ces échanges de sièges permettent au cadre X de déterminer le salaire et les privilèges de son collègue Y tout en sachant que celui-ci fera de même au sein de sa propre autorité de surveillance. Ces pratiques ne concernent pas la justice, ce sont aux actionnaires d'opposer des limites. Un autre cas de bilan mou a été passé sous silence cette semaine, celui d'ABB. On parlait du bénéfice en hausse, du chiffre d'affaire en recul, d'une stratégie flottante au gré des trimestres, mais on ne lisait pas que le capital propre ne fournit plus qu'un sixième du bilan. C'est peu, c'est risqué. On m'en voudra de l'avoir dit.

Peut-être vient-on de trouver le gène de cette fausse assurance des puissants. Le génome humain est élucidé complètement et ceci nous rappelle que la révolution technique de notre temps ne se trouve pas seulement dans l'informatique, mais aussi dans la génétique. A quoi s'ajoute la nanotechnique, lancée par le Prix Nobel Müller chez IBM à Rüschlikon il y a une décennie. La combinaison des trois techniques va permettre la maîtrise des dimensions les plus petites dans le tissu humain et dans la matière. Des «machines» à la dimension de molécules, voire d'atomes, seront dirigeables/faciles à manipuler/ et elles changeront la face cachée du monde. La publication des résultats du génome sur Internet renoue avec une prouesse ancienne du libéralisme scientifique: Champollion avait découvert la pierre de Rosette en Egypte permettant le décryptage des hiéroglyphes. Avant même de faire ses propres essais, il envoyait des copies de la pierre à des instituts scientifiques partout en Europe. Si la révolution technique est abordée dans cet esprit d'ouverture, le public aura son mot à dire. Ainsi, il opposera les limites nécessaires.

Sans limites par contre les futurs échanges entre la Suisse et le Mexique. Un traité de libre-échange entrera en vigueur en été et la Suisse se sera en quelque sorte glissée dans certains domaines de l'Alena par la porte arrière. A vrai dire, c'est la bonne vieille AELE qui est signataire de l'accord. Sans réduire l'importance de la question européenne pour l'avenir du pays, ce traité de libre-échange et les amitiés avec Singapour, renforcées par notre ministre de l'Economie, nous promettent un avenir qui sera global aussi.

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