C'est une femme blonde aux yeux bleus, la main sur la bouche, les traits tirés, comme si elle se rongeait les sangs. Le visage du malheur en quelque sorte. Elle apparaît dans une publicité du banquier privé Bordier et Cie, parue dans Le Temps. Son slogan interpelle sobrement le lecteur: «Chagrin d'argent?» Venez chez nous! C'est un habile pastiche: plaisir d'argent ne dure qu'un instant, chagrin d'argent dure toute la vie.

Emmaüs a son «chagrin d'argent». Le Tribunal fédéral a décidé que l'œuvre caritative genevoise doit quelque 460 000 francs de TVA à la Confédération, ce qui va la couler. Le député Jean-Michel Gros s'insurge dans la Tribune de Genève: «Bien sûr que le droit demande que cette TVA soit acquittée, mais la Suisse est-elle incapable d'engager une interprétation logique du droit?» Avant, on percevait le droit des pauvres, aujourd'hui la TVA l'a remplacé par le devoir des pauvres. Par définition, la logique se prête mal à l'interprétation.

Caritas Suisse a publié cette semaine les résultats d'une enquête sur l'inégalité devant la mort et l'invalidité. Conclusion qui claque comme une porte ouverte: «Les pauvres vivent moins longtemps que les riches.» Il y a de la logique là derrière, si les pauvres vivaient plus longtemps que les riches, il n'y aurait plus de riches. Chagrin d'argent dure toute la vie et c'est moins pénible si la vie est plus courte.

Un lecteur pointu a écrit dans 24 heures pour railler la Banque Cantonale Vaudoise. Celle-ci tenait réception le 4 novembre dernier au Beau-Rivage Palace d'Ouchy. «Si la BCV avait eu le bon goût d'annuler cette manifestation, l'Etat de Vaud, donc ses contribuables pourraient se contenter de mettre 1 249 990 000 francs au lieu des 1 250 000 000 francs pour la renflouer.» Dix mille francs pour une réception au palace, il ne faut pas chipoter. Et cela reste un soutien à l'économie locale.

Dans L'Hebdo, l'avocat Charles Poncet ne va pas de main morte contre les patrons indélicats. Il démontre qu'il ferait un excellent procureur: «Ils devraient aller en prison et, surtout, ils devraient être ruinés.» Toujours au sujet des patrons, le même hebdomadaire pose la question au conseiller fédéral Pascal Couchepin: «Faut-il les punir ou se contenter de les flétrir?» «Je crois qu'il faut les flétrir», répond-il. Et ceux qui réclament 460 000 francs de TVA à Emmaüs, faut-il les flétrir ou les féliciter?

Dans le camp des flétris, l'ancien président de la Banque Cantonale de Genève Dominique Ducret a reçu trois commandements de payer pour un montant total de 3,6 milliards, ce qui fait tout de même un immense «chagrin d'argent», pour lequel il ne trouvera probablement pas asile chez Bordier et Cie. Son avocat Me Assaël a déclaré à l'ATS: «Ce sont des montants absurdes et grotesques visant un but vexatoire.» Flétri, vexé, mais, surprise…, solidaire: «Je ne serai pas seul à brûler sur le bûcher», se rebiffe-t-il dans la Tribune de Genève.

Quant au consommateur, s'il a un chagrin d'argent, il ira se promener au nouveau centre commercial de la Praille. A ce sujet, Le Temps interroge l'architecte d'intérieur Jacques Python, qui est très critique: «C'est ridicule de donner la plus belle place à l'alimentaire car on favorise la valeur d'usage au détriment de la valeur d'image qui est très porteuse et crée la différence. L'image permet de vendre du rêve avec un rituel d'achat différent.» Et ceux qui préfèrent la valeur d'usage à la valeur d'image vivent moins longtemps.

Finalement, c'est bien le rêve qui permet d'oublier les plaies d'argent. La Rentenanstalt a publié cette semaine dans L'Illustré une image d'annonce où l'on voit une jeune femme en bikini sur la plage et son homme lui tendre une étoile de mer. Les deux n'ayant guère l'air chagrin. Comme le souligne le slogan: «Rêver, c'est bien. Réaliser ses rêves, c'est encore mieux. Prévoir et redéfinir ses objectifs personnels. Rêver, c'est vivre.» Si à la Rentenanstalt on cultive le rêve du client à l'aune de la fiction des comptes, on va tous vivre centenaires.

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