A défaut d'être une réalité politique pour la Suisse, l'Europe a au moins créé une nouveauté lexicale, le préfixe euro – suivi de tout ce que l'on veut. En ce sens la langue va plus vite que la politique, que l'on soit dans le camp des turbos ou des escargots. Nous sommes tous «euro-quelque chose». A une seule exception. Européen.

Cette semaine les commentaires ont été plutôt euroconfus. Le Matin Dimanche a ouvert les feux: «En Suisse alémanique l'idée européenne ne progresse pas. En Suisse romande elle recule.» Euroreculeur, donc. Le même jour dans Dimanche. ch on lit: «Les sondages allant pour l'instant tous dans un sens meilleur que prévu, la campagne ne se fera pas sur le thème du «limitons la casse», mais bien sur celui de «la victoire est possible». Psychologiquement, c'est une révolution.» Eurolutionnaire.

Les jeunes font l'objet d'une appréciation pour le moins ambiguë. Ici, il est écrit: «Les europhiles comptent dans leurs rangs nettement plus de jeunes davantage enclins à l'abstentionnisme.» Donc mauvais point pour l'initiative.

Mais là, il est écrit: «Une autre enquête, réalisée auprès de 20 000 recrues, indique que les jeunes se disent moins favorables à une ouverture européenne que leurs parents.» Leur abstention vaut donc un bon point pour l'initiative. Et nous eurovoilà bien avancés.

Remarquons que des personnes âgées, on ne s'en occupe guère. «Je suis pour l'Europe, mais après ma mort, pour ne pas compliquer administrativement la fin de mon existence», dit cette dame. Se pose la question, si on va au paradis aujourd'hui, nous mettra-t-on quand même avec les Européens?

Le Conseil fédéral se place, lui, entre le turbo et l'escargot, il fait l'anguille. Mais on ne perd rien pour attendre. Dans Le Courrier: «Des conseillers fédéraux prendront position lors des congrès des partis, interviendront à la radio et à la télévision. Il n'est pas question qu'ils se dégonflent.» Pas nécessaire, ils sont déjà eurodégonflés. Il y a huit ans, ils ne s'étaient pas dégonflés. Mais c'était d'autres hommes.

Le Nouvelliste annonce, lui, «une campagne en douceur» et sans forcer sur le jeu de mots, c'est ce qu'a fait le chef des forces terrestres Jacques Dousse. Ses propos de militaire sur un sujet politique sont intolérables aux yeux du préfet conservateur d'Entremont qui va chercher loin dans l'humour une parade dans le Journal de Martigny: «Il aime la salade quand son dérivé féminin s'affirme être la «doucette», autrement dénommée le «rampon», mot clef, comme on sait, des belles carrières aux forces terrestres.»

Dans Le Nouvelliste on lit cette question: «Seriez-vous favorable à l'Union européenne si, en conséquence, votre salaire devait diminuer brutalement de 30%?» On trouve une réponse dans L'Evénement Syndical. Jean-Claude Rennwald met en avant la croissance plus forte des salaires en Europe: «Sur l'ensemble des années 1990, l'augmentation des salaires a été de 1,2% en Suisse et de 14% au sein de l'UE.» Eurose évolution.

Sur la base de ces chiffres, si l'on entre dans l'Europe aujourd'hui, dans combien d'années aurons-nous retrouvé le même salaire qu'aujourd'hui? Réponse, dans 23 ans et 5 mois.

La Presse aborde, elle, un problème pratique, celui des Français qui doivent s'habituer à calculer en euros et que cela n'est pas facile quand il faut convertir avec un taux de 6,55957. Mais les Français font un effort, ils ont un petit appareil convertisseur. Un jour en Suisse aussi «nous devrons apprendre à convertir notre argent […] Actuellement c'est facile: 1 euro = 1,53 FS. Mais dans l'autre sens? 1 FS = 0,65 euro, c'est déjà plus compliqué.» Il en faudrait bien plus pour effrayer un Suisse. C'est plutôt le charme de la lire ou de l'escudo qui va manquer à nos banquiers eurostalgiques, qui ne sauront plus d'où vient l'argent.

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