Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Le Mali est un vaste pays, 30 fois la superficie de la Suisse, avec une densité de population 12 fois inférieure. Comment offrir un accès aux soins de santé primaire à la population vivant en milieu rural, alors que les spécialistes médicaux sont regroupés dans les grandes agglomérations et que 80% d’entre eux exercent à Bamako, la capitale?

La réponse passe par l’innovation. Le numérique fait aujourd’hui partie intégrante de la prestation de soins et de la prise en charge de la santé au Mali. Il constitue un atout puissant pour renforcer les systèmes de santé. Les organisations de soins et les professionnels de santé utilisent les technologies de l’information afin de gérer les dossiers des patients, prendre des décisions cliniques et créer des plans de soins ou encore répondre efficacement aux besoins des patients.

Les progrès de la télésanté

Outre l’accès à l’information, les patients et les soignants utilisent, parfois depuis plusieurs années, des services à distance (par exemple la télésanté) lorsqu’ils ne peuvent pas se rendre physiquement dans un centre de santé, un hôpital ou s’ils vivent dans une zone où l’accès à certains services de soins est limité.

Dans ce domaine, Terre des hommes travaille avec ses partenaires sur des dizaines de projets, dont deux sont souvent cités en exemple. Simsone, d’abord, qui forme des sages-femmes dans un des pays où il est le plus dangereux d’accoucher, par manque d’agents de santé dans les régions isolées. Le volet numérique s’appelle REC Maternité. Cela a sauvé la vie de milliers d’enfants, si bien que le projet a ensuite été déployé au Bangladesh et au Népal. Et le IeDA ensuite, pour Integrated e-Diagnostic Approach, dans lequel je suis personnellement impliqué. C’est un outil que Terre des hommes a développé au Burkina Faso pour numériser le protocole médical de la prise en charge des maladies de l’enfant. Il a déjà enregistré 10 millions de consultations médicales et a reçu plusieurs prix internationaux, si bien que nous le déployons au Mali sur l’ensemble de la région de Ségou, ainsi qu’au Niger et en Inde.

Organiser les échanges de données

Les échanges d’informations entre les prestataires de soins, de santé, les patients et les organismes de santé publique et de recherche augmentent rapidement. Cette évolution pose des problèmes plus complexes liés à la sécurité des échanges de données d’une part, mais aussi à leur fiabilité, leur cohérence, leur disponibilité, leur accessibilité, leur compréhension, leur interprétation, leur complétude et leur qualité.

De fait, les applications de l’e-santé rencontrent aussi, hélas, des difficultés à cause de la réglementation médicale inadaptée, d’un déficit d’organisation de nos structures hospitalo-universitaires, d’une faible bande passante (malgré les efforts des opérateurs de télécommunication) et des réticences culturelles. Par ailleurs, l’émergence des initiatives en santé numérique semble mal organisée. Par manque de coordination, les projets se juxtaposent alors qu’il conviendrait de les intégrer.

Suivre le patient sur le long terme

Cette juxtaposition de projets conçus indépendamment les uns des autres est née avec le début du numérique en santé. Elle répondait à une vision centrée sur la fonction, c’est-à-dire la tâche à informatiser. Cela a conduit à développer des applications pour l’unité fonctionnelle, ou le service hospitalier, sans prendre en compte les tâches en amont ou en aval de la tâche informatisée, sans se soucier des processus dans lesquels cette tâche se réalisait et des échanges d’information qu’ils imposaient.

Le suivi des patients, notamment les patients présentant une ou plusieurs maladies chroniques, ne s’accordait pas avec cette vision. Or le besoin crucial identifié est de se donner les moyens de suivre le patient non seulement au cours de son (ou ses) hospitalisation(s), mais aussi dans toute sa vie médicale et sanitaire.

Aujourd’hui, il est clair que la prise en charge globale du patient demande une révision des pratiques anciennes qui ne répondent plus aux enjeux actuels. On retrouve ce retard dans de nombreux pays de l’Afrique de l’Ouest et le Mali ne fait pas exception. Si bien que les retombées bénéfiques ne sont pas à la hauteur des investissements, malgré la mobilisation de nombreux acteurs de la santé: ministère, ONG, secteur privé, secteur public, agences, bailleurs de fonds et professionnels de santé.


*Par Dramane Coulibaly, chef de projet e-santé à Ségou, au Mali, pour Terre des hommes, développeur web formé à l’Ecole centrale polytechnique privée de Tunis.

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