Editorial

Les succès en trompe-l’œil de David Cameron

Rarement un premier ministre britannique avait été autant honni par les uns et plébiscité par les autres à la fin de son premier mandat. Sur l’échelle de la défiance, David Cameron régate avec Margaret Thatcher, dont on sait qu’elle a profondément clivé le Royaume-Uni. Pourtant, David Cameron ne rougit pas. Au contraire, il se rengorge d’un bilan exceptionnel. Il a même imposé l’idée, à droite comme à gauche, que sa politique d’austérité a été couronnée d’un succès sans nuances.

Cependant, les évidences tranchent avec les discours pontifiants du premier ministre. Comme si deux réalités coexistaient. Et c’est bien cela qu’une partie des électeurs reprochent à leurs édiles: de vivre dans un autre monde. David Cameron ne parle que d’économie, dans les deux sens du terme. Mais les Britanniques pensent aussi cohésion sociale, logement et système de santé. David Cameron privilégie deux instruments de mesure pour juger de la vitalité de l’économie: les chiffres de la croissance et ceux du chômage. Mais, derrière les données du PIB (+2,8% en 2014), il y a une société en souffrance et de plus en plus inégalitaire, avec un nombre croissant de laissés-pour-compte. Le chômage est l’un des plus bas d’Europe (5,6%), mais les emplois sont de plus en plus souvent précaires et rémunérés en dessous du minimum légal.

Les boniments de David Cameron ont eu un effet contagieux. Ed Miliband, le leader travailliste, lance lui aussi des chiffres farfelus. Un think tank anglais indépendant, l’Institut d’études fiscales (IFS), les épingle tous les deux pour avoir proposé des programmes et des budgets fantaisistes, c’est-à-dire non financés par les recettes fiscales. En fait, leurs discours ne suscitent guère d’adhésion. Au contraire, ils dissuadent les électeurs. Particularisme d’outre-Manche, un quart de votants favorables pourrait suffire au prochain locataire du 10 Downing Street pour former un gouvernement. Le premier ministre à venir ne pourra donc gouverner que grâce à une coalition fragile d’au moins trois partis. Il sera à la merci de revirements d’alliances et ne pourra s’appuyer sur un consensus populaire derrière lui. Il pourrait être pris en otage par des populistes largement minoritaires mais dont les thèses anti-européennes, xénophobes ou protectionnistes font tache d’huile. La Grande-Bretagne fait face à des défis majeurs qui tous questionnent sa relation avec Bruxelles. Et si le Royaume-Uni devenait aux côtés de la Grèce, mais pour des raisons opposées, le maillon faible de l’Europe?

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